Le voyage en Russie de Joseph Roth

Posted on 25 septembre 2010

Opinion publique, journaux, censure

(Croquis de voyage, traduits par Jean Ruffet, Seuil, 1994.)

« Il est dans la nature de la dictature prolétarienne d’éduquer plutôt que de punir, d’user de mesures prophylactiques plutôt que policières. Voilà pourquoi la censure freine l’activité du savant, de l’artiste, du philosophe, de l’écrivain, et fait porter tous ses efforts sur l’éducation des masses à l’exercice d’une certaine pensée. Le journal est au service de la censure : non parce qu’il étouffe la vérité mais parce qu’il diffuse la volonté de la censure. La volonté de la censure, cela veut dire : la volonté du gouvernement. »

Ici j’arrête ma lecture, je pose mon livre sur la table de la cuisine, je me verse une tasse de thé noir et fort, je regarde par la fenêtre grande ouverte sur la rue et me laisse distraire par ses apparitions et ses bruits : chevaux tirant des voitures à bord desquelles on promène des touristes, commentaires à voix haute du cocher brugeois qui s’adapte de bon cœur à l’allemand, au français, à l’anglais, et même au néerlandais de Hollande, touristes tirant leurs valises à roulettes sur les pavés avec le bruit caractéristique d’une petite charrette des temps modernes. Il pleut, il vente, quelques parapluies se retournent, mouvements accompagnés d’interjections en castillan le plus souvent (les péninsulaires s’y entendent en interjections imagées).

« La volonté du gouvernement » : mais qui donc gouverne? Telle est la question qui m’est venue à l’esprit dans sa simple et nue évidence.

Je reprends la lecture : « Et parce qu’il est l’organe du gouvernement, le journal devient l’organe de la censure. Le censeur pourrait en être le rédacteur. En conséquence, le journaliste dispose d’une certaine liberté d’opinion. Censeur et journaliste sont (en réalité ou par hypothèse — mes italiques) sur le même terrain en ce qui concerne la vision du monde. Ils évitent, dans toute la mesure du possible, de heurter la religion officielle qui, dans un Etat où triomphe l’athéisme, s’appelle : religion communiste. Quiconque se réclame d’elle ou, pour le moins, la considère avec sympathie, a le droit de critique — lequel ne doit, d’ailleurs, jamais sortir du cadre autorisé. Et de fait, la critique ne déborde jamais de ce cadre. Il n’existe aucun pays au monde (l’URSS des années 1920, ndr) où la critique soit aussi encouragée. Et aussi sévère. On n’y est avare ni de reproches, ni d’attaques, ni de dénonciations, ni de pétitions. Et pourtant, cette sévérité n’est jamais dangereuse pour l’Etat et pour l’idéologie officielle. Pourquoi? Parce que l’Etat, la censure, ses organes, les journaux éduquent les masses à l’exercice de la critique tout en proposant eux-mêmes les recettes, c’est-à-dire les idées directrices qui devront orienter l’opinion publique pendant les mois à venir. C’est là une sorte de pêche intellectuelle, très habile, très rusée, de la part de l’Etat. On jette d’en haut un hameçon au bout duquel sont accrochées les injustices les plus criantes, et les masses, avides de critique, se précipitent dessus. Le gouvernement de l’union soviétique, poursuit le sagace Roth, est le seul à avoir reconnu la critique comme un besoin, tant chez l’individu que dans les masses. Aussi s’empresse-t-il de le mettre à son profit en le cultivant, en le dirigeant. »

A ce stade, le lecteur commence à voir venir le soussigné rédacteur, qui n’a aucune mauvaise intention, soit dit en passant. Je me demandais, un peu plus haut, qui gouvernait. Cette question, au bout de ce dernier paragraphe, a roulé sur elle-même et s’est grossie de quelques autres questions : aujourd’hui, en l’an de grâce 2010, il serait malaisé de désigner sous quel nom (de parti? de journal?) agit « l’organe du gouvernement, de la censure qui éduque les masses et propose les recettes ». Dans notre belle démocratie occidentale, comme chacun sait, « l’on n’est avare ni de reproches, ni d’attaques, ni de dénonciations, ni de pétitions. » Elles sont devenues la norme, au détriment du dialogue, il faut bien le reconnaître. Et il est intéressant de constater que « cette sévérité n’est jamais dangereuse pour l’Etat et pour l’idéologie officielle. »

Peut-être est-ce parce que l’on ne sait plus très bien où se trouve l’Etat et quelle est l’idéologie officielle que l’on voudrait nous inculquer, si tant est même qu’il y ait une semblable intention. Peut-être aussi parce que nous portons tous, chacun en nous, cet énigmatique et insaisissable « organe du gouvernement, de la censure », que nous trimballons comme un joug. Au-delà du « triomphe de l’athéisme » est sortie la confusion triomphale. On crève de « recettes », les « idées directrices » s’abattent sur nos têtes de toutes parts comme des flèches, mais où sont les idées? Le phénomène publiciste de la « tendance » semble avoir neutralisé toute idéologie et nous cherchons en vain notre ennemi, au point de vouloir l’inventer. La tendance est « aux reproches, aux attaques, aux dénonciations, aux pétitions » — à « la philosophie de la culpabilité des autres », pour reprendre le mot de Gomez-Davila. Le jeu de « la pêche intellectuelle » n’est plus pratiqué seulement par l’Etat. Tout le monde y va et jette son hameçon ferré avec un joli poisson d’avril scintillant de toutes ses écailles, et tout le monde s’empresse de mordre à ce hameçon, emblème de la furie, de l’envie collectives. Peut-être après tout avons-nous imperceptiblement sombré dans une sorte de dictature prolétarienne qui ne dit pas son nom, sans pouvoir réel pour les individus qui la composent, mais avec néanmoins suffisamment de pouvoir pour empoisonner toute la vie publique qui s’est convertie à ses mœurs.

(Et la pluie continue à lustrer les pavés rouges, à tambouriner de ses notes lourdes, grasses, aigües, sur le cuivre, la tuile et la pierre).


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