Le Castor et le Golem

Posted on 05 septembre 2010

Rendez-vous était pris à Bussigny, aux abords de la gare de triage de Denges. L’annonce était parue dans le journal Terre et Nature, qui propose à ses lecteurs des hébergements insolites : « dormir bien caché sur des bottes de paille dans un champs de maïs du côté d’Estavayer-le-Lac (www.maishotel.ch), faire son nid douillet dans les arbres, à huit mètres du sol, sur les hauts du Lôcle, dans les montagnes neuchâteloises (www.lesnids.ch) ou encore camper sous le tipi au Creux-des-Biches, dans un pâturage du Noirmont, où le Jura prend des airs de Far-West avec le Tipi village » (www.tipivillage.ch). Et à l’alpage des Plainoz (www.impasseduloup.ch), dans la vallée de Joux, on y dort à la grange sur un lit de paille fraîchement défaite — eh bien non, la paille ça ne pique pas! — pour être réveillé par un concerto de sonnailles à l’heure de la traite des vaches. « Je mets une cloche à la sonorité plutôt grave sur les bêtes un peu nerveuses, explique Jean Bernhard, le fermier, à l’heure du déjeuner. Ça les calme. Pour les vaches trop placides, je privilégie une tonalité plus aiguë afin de les stimuler un peu. » Cet homme serait-il un shaman?

Mais il ne s’agissait de rien d’autre, ce dernier dimanche d’août, que d’aller sur les traces du castor, sur les rives de la Venoge. Notre guide, Sébastien, était d’un village de la Broye. « N’est-ce pas du côté de ces berges que s’imbrique une mosaïque de villages germanophones et francophones? lui demandai-je. — Oh, il y a de ça, oui, mais pour mon compte je suis pas tant versé dans la langue de Goethe », avoua-t-il modestement. Une mauvaise pensée me traversa la tête : Goethe, peut-être, mais Gotthelf? Je me tus. Sébastien venait de participer au « recensement fédéral du castor pour le canton de Vaud ». On était un peu honteux, on venait de la ville, de Versoix, trahis par les plaques du canton peut-être le moins rural de la Confédération, Genève. Mais Sébastien, notre garde forestier, fut indulgent pour les bobets de citadins que nous étions. Versoix, il connaissait. Il avait patrouillé de jour et de nuit le long des deux rives de la rivière, qui prenait naissance dans les Bas-Monts du pays de Gex, sur les hauts de Divonne et s’appela un temps la Divonne. « Rivière de montagne et de plaine, lien vivant entre le massif du Jura et le lac, trait d’union entre les bocages, bois et bourgs qu’elle traverse, la Versoix, avec ses multiples visages, reflète la diversité de notre identité régionale et la richesse de notre environnement naturel », nous dit Robert Cramer. Ce serait dommage de ne pas rappeler ces belles paroles.

Et le castor? Il n’y avait guère de chances de le voir, nous prévint notre guide, car c’est un animal à l’activité nocturne. Au cours de notre instruction, j’eus l’occasion d’échanger avec notre chef quelques souvenirs d’enfance liés à cet animal. « Vous vous souvenez peut-être de Davy Crockett? me glissa-t-il au moment d’une pause. Bien sûr. Je ne pus me retenir : « Et Bleck le rock? Et Totor, chef de patrouille des castors, première ébauche de Tintin? » Il connaissait.

Au bout de deux heures de commentaires et d’observations le long de la rivière, en lisière du bois, nous nous quittâmes, les visiteurs du dimanche et notre guide, gratifiés d’un macaron en prime de courtoisie avec l’inscription « A l’eau, castor ».

Cronay, c’est un petit village dans le haut du canton. Tœpffer y passa les derniers mois de sa courte vie à s’y reposer. Il était encore temps, en milieu d’après-midi, d’y faire une excursion. En moins d’une heure, et par les petites routes, à faible régime, nous y fûmes. A l’entrée du village, deux dames se promenaient, un bouquet de fleurs des champs dans les mains, accompagnées d’un chat qui bondissait derrière elles. « Bonjour mesdames! les accostai-je en forçant quelque peu un ton amène. La maison de Tœpffer, savez-vous si elle existe encore? » Elle existait bel et bien, nous répondirent-elles en chœur. Les plaques firent leur effet : « Vous venez de Genève? » Puis, revenues de leur surprise, elles expliquèrent avec une grande application le chemin à prendre. Il fallait traverser le village, passer la maison communale et on la trouverait à la sortie du bourg, c’était la dernière maison sur la gauche. Comme chaque mot est précieux quand il est dit avec l’intention de se faire comprendre! On voudrait dans ces moments remercier tous ceux qui ont fait cette langue que nous avons le privilège de connaître. Nous les remerciâmes avec chaleur, ces deux artisanes de la langue et du pays. Et nous voilà devant la maison du docteur Henry, le propriétaire actuel. Elle ressemblait à la photo reproduite dans le petit livre que j’avais avec moi : Les demeures de Toepffer, étude d’Edmond Barde, une des plaquettes sur Tœpffer publiées par l’éditeur genevois Skira dans les années quarante. Je sonnai à la grille. Un homme affable s’y présenta. « Ah! Tœpffer, oui bien sûr », murmura-t-il, comme s’il n’attendait plus que nous pour prendre le thé de l’après-midi. Curieux comme on se sentait en compagnie de l’artiste genevois, ici. Le docteur recevait des amis dans le jardin mais nous n’avions qu’à faire à notre aise, nous promener, prendre des photos… quant à voir l’intérieur, ce serait pour une autre fois, il n’y avait qu’à appeler avant de venir et il se ferait un plaisir… Au moment de nous laisser, il se retourna et me demanda : « Vous faites partie de la société? — La société? — La société Tœpffer! s’exclama-t-il quasi indigné. Je bafouillai quelques mots. — Pensez à vous inscrire! » me conseilla-t-il d’une voix vigoureuse en me saluant de nouveau.

Cette chaumière au milieu des prés et des bois, « perdue, agreste, primitive à souhait… note Edmond Barde, qui se laisse entraîner dans sa rêverie par le paysage : « sur la rive droite de la rivière, de beaux villages : Prahins, Donneloy, Combremont invitent à la promenade ». L’auteur donne autant qu’il le peut, tout au long de son récit, la parole à Tœpffer : « Les champs, les forêts, ici échelonnés, là s’entremêlant le long des crêtes fertiles, forment les plus riants paysages. Partout des lilas, des chèvrefeuilles, quelques rosiers et des gaules actuelles qui, sous la protection d’un tuteur, donneront dans l’avenir des plantes quelconques ornées de feuilles et j’espère de fleurs… Cette maisonnette, elle a été bâtie par notre aïeul, paysan de l’endroit, agrandie par ses enfants, ornée par nous et les traces s’y voient tout ensemble de sa rustique origine et de nos habitudes de citadins. J’aime ce naturel amalgame d’objets, de meubles, d’appartements divers d’âge et de goût, qui constatent les accroissements de famille ou d’aisance, sans effacer le souvenir du père-grand. »

Les vers de Tœpffer flottent dans l’air :

Cronay chéri, vallon, verte prairie,

Sombres forêts, lieux si chers à mon cœur,

C’est près de vous qu’au printemps de ma vie

Durant trois mois je goûtai le bonheur.

Après avoir foulé l’herbe du pré et goûté le bonheur pendant un long quart d’heure, nous partîmes de nouveau, pour Romainmôtier et son abbatiale clunisienne, que j’avais cochée sur la carte cantonale au 1/25000eme. Nous eûmes tout juste le temps de pénétrer dans l’enceinte et d’y faire quelques pas avant l’heure de la fermeture. Même si le lieu de culte est aujourd’hui protestant, on sent se répandre de toutes parts la sensualité catholique qui vient nous caresser les sens. On se promène dans ce village de pierres et de prières avec le sentiment très fort d’appartenir à une communauté agissante, éveillée, vivante. Benoît de Murcie et sa Règle nous accompagnent, tout sacripants que nous sommes. Il est doux de penser que Saint Benoît est révéré deux fois dans l’année, par les catholiques et par les orthodoxes, le 11 juillet en Occident et le 14 mars en Orient. Que l’église de Romainmôtier, après avoir été dédiée à Saint-Pierre et à Saint-Paul par les moines bénédictins qui en firent leur sainte demeure pendant près de mille ans, soit devenue un des temples de la Réforme après la conquête des lieux par les seigneurs de Berne, ne doit pas nous chagriner : on raconte que Benoît, choqué par les mœurs dissolues qu’il put observer à Rome du temps où il y faisait ses études, à la croisée des Vème et VIème siècles, se retira dans une région déserte près de Subacio et vécut dans une grotte. Des odeurs de cuisine au détour d’une de ces allées aux pavés polis et lustrés nous attirent : on aperçoit par la fenêtre des femmes aux traits indiens portant de longues tresses noires, qui s’affairent au-dessus de fourneaux antiques, touillant avec de grosses cuillères en bois dans d’énormes marmites tout en s’exclamant de vive voix dans un castillan de l’Empire. Nous nous remettons des émotions de ce dernier dimanche d’août en buvant une bière du pays en terrasse du Gaulois. Le jour n’est pas tout à fait tombé et le froid nous saisit : nous regrettons déjà les chaleurs de l’été.

Tout en écrivant ces pages, commencées à la brasserie de Paris, en face de la gare de Lille Flandres (avec un s suspect), poursuivies dans le train de la SNCB/NMBS et maintenant au café ATM de la gare de Bruges, toujours en Flandre (sans s, a.u.b.), je me prends à divaguer sur le côté moins agreste de ces premiers jours de septembre. J’en eus un avant-goût avec les gazettes offertes à la lecture, abandonnées sur les banquettes des trains. Les suppléments littéraires de ce jeudi 2 septembre avaient misé sur un roman pour tirer le lot de cette rentrée. Lourde tâche. L’épître de Saint-Paul à Timothée (2,2,23) ne pourrait être citée mieux à point : « Repousse les discussions stupides et vaines, car de là partent les discordes ». Je promets donc d’employer ici toutes mes ressources à ne pas enfreindre cette recommandation de l’apôtre Paul avant de digresser sur les potins de cette rentrée littéraire, qui affiche haut et fort son millésime : « édition 2010 ».

« De la rébellion comme pratique courante du fayotage »

J’avais connu Michel Houellebecq au 8, rue de l’Odéon, à l’antenne parisienne des éditions du Rocher, à la fin des années quatre-vingts, quand nous y fîmes nos débuts, lui comme auteur avec un essai sur Lovecraft, moi comme lecteur. J’habitais alors Paris et j’allais assez souvent le voir dans son appartement en rez-de-chaussée sur cour de la rue Leverrier, près du Luxembourg. Nous bavardions des heures durant, ressassant nos vilaines impressions de l’héritage de 68, en romantiques réactionnaires rêvant d’un monde meilleur. Puis un jour, une phrase lumineuse de Naipaul me sauva de la névrose et du chagrin et m’aida à faire le pas : « Il ne suffit pas d’éprouver du dégoût et d’exprimer sa colère, déclara l’écrivain britannique lors d’un entretien. Il faut aller plus loin. Il faut chercher à comprendre les causes de ce dégoût et agir. » Un dégoût qui n’est issu que d’une frustration de ses plaisirs personnels (désirs de reconnaissance, d’argent, de sexe, etc.) est un dégoût de qualité insuffisante, susceptible en revanche d’un grand engouement de la part de l’énorme quantité de frustrés en circulation sur le marché. Le dégoût supérieur de Naipaul, pour lequel il a été honni avec une indémontable constance, est lié à un idéal de civilisation, qui concerne la société — le monde — dans son ensemble. Cette attitude téméraire lui a valu de sérieux ennemis idéologiques et de fidèles admirateurs. Pour prix de sa prudence et de son jeu froidement calculé, Houellebecq n’a jamais eu que de faux ennemis et de faux amis, les uns et les autres recrutés dans la grande halle aux frustrations. Les faux scandales sont fabriqués, les vrais scandales naissent spontanément, quand le sujet inquiète un tant soit peu. Aucune inquiétude à se faire ici, la bonne société bourgeoise peut dormir tranquille, le brevet « Houellebecq » a été déposé par l’un des leurs, avec le consentement de l’auteur.

« Je n’en reviens pas, me disait son premier éditeur, Michel Bulteau, en 1997, au moment du succès des Particules élémentaires, il pourrait dire ce qu’il veut avec le pouvoir qu’il a aujourd’hui et il ne dit rien! Je ne comprends pas! » Je ne sais plus dans quel film américain des années d’avant-guerre, un critique de boulevard que l’on félicitait de ses fréquentes indignations répondit avec un sourire cynique : « Mon cher, payée à 50 cents le mot, l’indignation est chose facile. »

Il me semble pourtant que l’on doive un grand service à Houellebecq et à son promoteur, son éditeur d’alors chez Flammarion, pour lequel ils méritent pleinement notre gratitude : celui d’avoir exposé toute la part de turpitude de l’héritage de 68. Les héritiers directs eux-mêmes s’y sont reconnus et ont applaudi celui qui parlait pour eux, qui disait leur dégoût, leur échec et leur honte. Il n’est pas de meilleur succès que celui que l’on ne comprend pas, parce qu’il parle à l’inconscient. Houellebecq est une créature artificielle en ce sens qu’il n’a jamais vraiment existé par lui-même, par sa personnalité propre, mais à travers un rôle que lui a assigné le milieu qui fait et défait les modes. Non seulement il remplit sa fonction économique — producteurs, distributeurs, critiques, publicistes, jurys : tout le monde y trouve son compte — mais il paye également en vanité la société culturelle parisienne, qui peut ainsi se vanter sur la scène internationale — tirage et exportation obligent — de la bonne santé de la littérature française contemporaine. Pourtant, il est difficile de ne pas sentir dans les articles qui lui ont été consacrés ces derniers jours une note de fausse assurance, voire de légère panique à son sujet : c’est que les ingénieurs en marketing littéraire qui ont conçu le golem Houellebecq ne contrôlent plus leur créature, pas plus que l’homme Houellebecq, qui en est le coproducteur. L’article le plus embarrassé et le plus révélateur est sans doute celui de Claire Devarrieux dans Libération, à qui revient l’honneur d’avoir parlé avec la même réserve de ce canular de potache qui écopa du Goncourt il y a quelques années, Les Bienveillantes de Jonathan Littell.

« C’est un collègue qui t’a créé, retourne à ta poussière ! » s’écria Rabbi Zera devant le golem quand il s’aperçut qu’il manquait la parole à cette créature. Houellebecq a-t-il encore la possibilité de réduire en poussière son double en cassant le contrat qu’il a conclu? Il est à craindre qu’il en ait trop fait, qu’il ait trop touché, pour qu’il lui reste cette liberté. « L’honorable société ne referme jamais le livre de ses comptes une fois qu’elle vous a rendu un service », comme le rappelait un repenti qui jouissait de l’anonymat, retiré loin du milieu. Jouir de l’anonymat, c’est tout le bonheur qu’on lui souhaite.

P.S. Je reçois un mot d’Augustin Dubois qui me rappelle que Davy Crockett ne porte pas un bonnet fait avec la peau d’un castor mais avec la peau d’un raton laveur. Je ferai suivre l’information à notre guide. « Daa-vyyy Cro-ckett, l’homme-qui-n’a-peur-de-rien! »


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