Du point de vue du passeport

Posted on 19 septembre 2010

Mantua me genuit, Calabri rapuere, tenet nunc
 Parthenope; cecini pascua rura duces. (Epitaphe de Virgile)

« On sera à Mantoue pour le festival, cette semaine. Viens nous voir, on passera un bon moment! » J’aime Nadira Naipaul pour son infatigable enthousiasme.

Je partis de Bruxelles-Zaventem avec un vol de dernière minute, mercredi matin. J’avais dans mon sac le dernier livre de V. S. Naipaul, The Masque of Africa, dans lequel je baignais depuis quelques semaines, au point d’éprouver nerveusement la fatigue du voyage, à la fois physique et intellectuelle. J’ai remarqué qu’à chaque fois que je me suis rapproché de Naipaul, soit personnellement soit à travers ses livres (chez lui, chaque livre appelle la lecture d’un autre de ses livres), le monde commençait à se contorsionner dans des scènes naipauliennes. Comme si sa vision du monde s’offrait à notre regard. Dans la salle d’embarquement, une publicité pour une compagnie aérienne frappa mon regard : « 4 MORE AFRICAN DESTINATIONS », pouvait-on lire en grosses lettres; puis, pour illustrer la bonne nouvelle, quatre tam-tam africains aux couleurs vives, bariolés de jaune, rouge, vert, orange, défilaient sur le panneau électronique, avec cette souriante conclusion : « SOUNDS GOOD ». Tintin au Congo n’était pas moins innocent. La validité d’un livre se vérifie en se frottant à la réalité du monde.

L’avion était peu rempli. Nous atterrîmes à l’aéroport de Milan Malpensa sous une forte pluie d’été. Je voyageais léger et j’embarquai aussitôt dans le bus pour Milan, qui nous laissa un peu plus d’une heure plus tard à la gare centrale, une des visions les plus imposantes que peut offrir cette ville.

Mantoue est desservie par une ligne régionale, elle dévie de la grande traverse ferroviaire de la plaine du Pô où filent à grande vitesse les express intercity. La veille, je m’étais agité auprès de la directrice du Festival de littérature de Mantoue pour qu’elle m’aide à trouver une chambre, tous les hôtels étant complets. « A quel titre? » fut l’inévitable question. Je ne sais jamais quoi répondre à ces vérifications d’usage, je me sens toujours comme pris en défaut : auteur, chroniqueur, éditeur, j’ai du mal à y croire moi-même. « Ami de l’Italie », avais-je résumé dans ma grande maladresse. Dans le programme, n’avais-je pas retrouvé quantité de noms — les vivants d’hier et d’aujourd’hui — qui m’étaient familiers, qui étaient tissés à ma biographie : le poète Vittorio Sereni, un de mes lecteurs italiens de la première heure avec Giovanni Raboni et Franco Fortini, qui publia mes reportages de l’est à quelques mois de la tombée du Mur, heureux augure, dans l’Almanacco dello Specchio; l’Irlandais Hugo Hamilton, que j’étais allé voir à Dun Laoghaire (« Dun Lerry ») il y a vingt ans, avant de publier son premier roman en français, Surrogate City, Berlin sous la Baltique; je me souviens que nous avions échangé quelques passes de ballon devant sa maison sous une pluie fine; la poétesse milanaise Antonia Pozzi, une des voix les plus dignes et les plus poignantes de la poésie européenne du XXème siècle; Fernanda Pivano, messagère de la littérature américaine d’après-guerre, qui fut la compagne d’Ettore Sottsas, l’artiste mélancolique avec qui j’avais conversé longuement dans son appartement du quartier de Brera l’année de ses quatre-vingts ans; je venais de lire ses mémoires, Scritto di notte, à peine publiés chez Adelphi, témoignage d’un valeureux solitaire, d’un scandaleux spectateur de son temps à l’image de cet autre hôte d’honneur du festival, Ennio Flaiano.  J’aurais pu mentionner à la directrice du Festival la présence de Naipaul, figure tutélaire à laquelle j’étais liée, mais je m’abstins, craignant d’aggraver mon cas. J’eus au téléphone dans le train pour Mantoue la confirmation d’une réservation d’hôtel. Grazie, Sara.

A l’hôtel Mantegna, on se sentait dans une Italie solide, quasi « all’antica ». Le serveur, la soixantaine bien portée, voix de baryton, se tenant droit, me toise d’un regard franc et me raconte des bouts d’histoires vécues : « J’allais chercher ces poules padouanes à la ferme, quand elles ne pondaient plus, elles faisaient quatre kilos, je les engraissais comme il faut pendant deux mois dans mon jardin, à la campagne. »

Une cliente milanaise l’interrompt : « Ah, la vie à la campagne ! A Milan, on a d’abord eu les Toscans, puis sont arrivés les méridionaux…

« Et maintenant vous avez les Chinois, conclut le raconteur impénitent, avant de poursuivre :

« Ma femme, elle fait elle-même la pâte à la maison. Hé, nos femmes, un temps, elles étaient toutes un peu paysanardes, un peu paysanottes. Aujourd’hui, elles savent plus y faire, elles ont les ongles vernis, vous comprenez… Tous ces politiciens, ils s’en fichent pas mal des Italiens… « Roma ladrona » (les voleurs sont à Rome) disait Bossi, vous vous rappelez? Vous avez vu maintenant comment il a placé ses fils en politique à vingt mille euros par mois? Qu’il vienne me trouver moi, il verra comment je saurai le payer! »

Rien ne m’apaise et ne me met de bonne humeur comme le bon sens populaire. Je me donnai quartier libre pour la soirée, me promenant dans les rues de la petite cité qui se donnait déjà un air de fête. On reconnaissait les Milanais et les Romains à leur air affairé « incognito » plus qu’à leur accent.

Le lendemain matin, je marchai jusqu’à l’hôtel Rechigi, où étaient installés les Naipaul. J’aperçus en entrant, à l’autre bout du lobby, Vidia qui soutint mon regard depuis la distance où il se trouvait et je m’avançai vers lui d’un pas tranquille, tout à la joie de la rencontre. Je pense toujours, aux moments où je le retrouve, à ce mot de Saul Bellow : « Le regard de Naipaul! Je sauterais Yom Kippour pour ce regard! » Je me sens à chaque fois arrêté par l’acuité, par l’intelligence de ce regard. (Dovlatov disait qu’après avoir passé quelques heures à bavarder avec Brodsky, il était pris de saignements de nez; après quelques heures de conversation avec Naipaul, je souffre généralement de migraines : avec Naipaul, on ne pèse plus seulement les mots mais chaque syllabe, chaque inflexion).

Nadira fit son apparition, avec ce côté toujours éblouissant, par le geste, par la parole, par l’étoffe des vêtements. « Samuel, tu es donc venu, petite canaille! » Et je fus aussitôt affecté au rôle d’accompagnant pour la visite guidée de Mantoue qui était au programme.

Tandis que je m’efforce de conduire de mon mieux la chaise roulante — prix de la fatigue des derniers voyages de Naipaul — sur les pavés incommodes de la vénérable cité, Giuliana, la guide mantouane, nous raconte l’histoire des ducs de Mantoue, jusqu’au moment où ils furent chassés par les Habsbourgs pour cause de leur soutien au roi de France. Nostalgie de cet état de splendeur et d’harmonie de l’âge d’or du règne des Gonzaga. Au cours de notre déambulation, nous nous perdons entre le jardin qui fleurit sur le toit, avec fontaine et colonnades et un autre jardin plus bas.

En retournant de notre visite du palais ducal, nous nous arrêtons sur le site des vestiges romains mis à jour il y a quelques années. L’inscription virgilienne « Mantua me genuit » orne une des cloisons qui entourent cet espace. Nous faisons une halte devant la statue de Virgile, nichée sur une des façades du Palais des Ducs, Naipaul la scrute intensément et commence à réciter lentement, comme tirant les mots d’une lointaine mémoire : « Mantua me genuit, Calabri rapuere… Giuliana reprend : tenet nunc
 Parthenope… puis en chœur, dans un bel éclat de rire partagé : cecini pascua rura duces. » « Vous êtes trop mignons tous les trois, s’exclame Nadira. Cela mérite une photo. Voilà, c’est absolument parfait : le roi de la tribu sur son trône roulant, son dévoué serviteur et sa muse. » Nadira et moi sommes perpétuellement distraits par la beauté tyrannique qui nous entoure de toutes parts. Soudain une cage attire notre attention sur une façade. Il s’agit de la Torre della Gabbia, la Tour de la Cage, nous explique Giuliana. C’est là où les Seigneurs de Mantoue faisaient mourir, à la vue de tous, les malheureux condamnés — les opposants. « Tu vois Samuel, s’emballe Nadira, jamais à court d’espièglerie, si la gauche prend le pouvoir, c’est là qu’ils vous jetteront! Toi et Vidia, tous les deux dans cette cage! » A ce moment, Giuliana sortit de sa réserve et ne put se retenir de rire de bon cœur avec nous.

Le soir, nous nous retrouvons à dîner avec l’équipe d’Adelphi, l’éditeur italien : Matteo, Benedetta et Eleonora, la seule vraie milanaise du trio. Il y a à cette table Azar Nafisi, l’écrivaine iranienne qui a écrit le récit de son expérience du régime des mollahs. Je me souvenais avoir lu ou entendu quelque part une de ses déclarations : « Ferdussi nous a fait, nous Persans, à travers sa poésie, et Rumi. Du temps de Ferdussi, les femmes persanes choisissaient l’homme avec qui elles voulaient faire l’amour. Je crois que toute culture peut être changée. » Azar est très sympathique, elle a un discours très franc, liberté qu’elle se permet en flattant à point nommé son auditoire, en ne le fâchant pas dans ses croyances, en respectant la fragilité de ses penchants : elle aussi eut à subir les attaques de certains journalistes libéraux, qui l’accusèrent d’être une « néo-conservatrice au service de la créativité destructrice ».

Le lendemain, nous sommes de nouveau ensemble au déjeuner avant le grand débat avec Naipaul. Nadira toujours radieuse et Naipaul de plus en plus à l’aise, l’allègre pinot grigio aidant. Azar est accompagnée d’une amie italo-française, Sophie, qui a illustré un de ses livres. Je fus surpris de l’aisance et de la liberté avec lesquelles Sophie s’exprimait. Née à Paris de père italien et de mère française, Sophie a épousé un Italien et est venue vivre à Rome. Elle se confie dans un italien naturel : « A Paris, la grande affaire, l’obsession qui prime sur tout, c’est de ne pas te laisser entrer. » Je lui avouai que je comprenais parfaitement le sens de ses propos, que j’entendais pour la première fois dans la bouche d’une Française, il est vrai à demi Italienne. « Mais avons-nous vraiment envie d’entrer? lui demandai-je. Ne faisons-nous pas tout pour rester en dehors du sérail? — Peut-être, me dit-elle avec un sourire rêveur, mais nous voulons en même temps être acceptés. — Par ceux que nous méprisons? — Par ceux-là avant tout car ce sont eux qui forment le cercle, que cela te plaise ou non. » Seigneur, délivrez-nous du mépris. A Rome, elle a trouvé le bonheur, semble-t-il. « Dans Rim, il y a Mir », disait Brodsky : dans le mot « Rome », il y a aussi « monde ». Elle partage cette vision. Tandis que nous bavardons, le patron surgit des cuisines et s’adresse à Azar en lui tendant une photo : « Voici une photo de vous, que j’ai prise lors de votre dernier passage ici. Auriez-vous la gentillesse de me la signer? J’ai attendu quatre ans pour ça.

Azar : « Comme c’est gentil à vous, moi aussi je veux une photo signée de vous, Sergio. »

De retour au Rechigi, Nadira suggère d’économiser nos forces et me passe la clé de l’autre chambre qui a été réservée au couple, afin de prendre un peu de repos avant de repartir, un moment plus tard, vers le Cortile della Cavallerizza, où a lieu le débat.

« Quand j’ai eu fini ce livre, j’eus l’impression d’avoir écrit quelque chose de si aimable, rempli d’une telle compassion, que je me demandais comment la gauche cette fois aurait pu s’y prendre pour m’attaquer. Et une fois de plus, ils ont trouvé un prétexte », confia Naipaul avec un sens de prémonition de ce qui l’attendait à ce festival, dans une interview à Cristina Taglietti du Corriere della Sera.

La journaliste commise d’office à la grande rencontre mantouane, Caterina Soffici, prit très au sérieux son rôle de procureur et ouvrit le débat en citant longuement l’article du Times de Robert Harris, que l’histoire retiendra bientôt comme le « bordereau Esterhazy » de l’affaire du Masque of Africa. C’était comme si la qualité et la sympathie des articles parus dans la presse italienne sur le dernier livre de Naipaul — dans La Stampa, le Corriere, Il Sole — devaient être liquidées au cours d’un réquisitoire.

« Harris n’a pas compris, écrivait Luigi Sampietro dans Il Sole, que le but et la méthode de Naipaul n’est pas de dénigrer par parti pris – idéologique ou politique – mais de décrire ce qu’il voit et de transcrire les témoignages des personnes qu’il a rencontrées. C’est à partir du constat de ce « rien », dont rien ne peut naître, que Naipaul, dans quelque situation qu’il se trouve, prend invariablement ses distances. De par son éducation, Naipaul ne met pas la civilisation et la barbarie sur le même plan. Et à chaque fois, mal lui en prend. »

Claudio Gorlier, dans La Stampa, analysa avec finesse le style absolument inédit de Naipaul : « Naipaul ne subit jamais la réalité, écrit-il, il la redessine à sa façon. Le livre est construit sur la structure d’un voyage, d’une authentique exploration intellectuelle. C’est un fascinant parcours. Après l’avoir lu, les accusations de racisme portées contre Naipaul me paraissent infondées. Naipaul observe, prend note, élevant à son niveau incomparable une narration dissimulée, j’insiste, réinventée. Cet écrivain domine son époque. »

Cristina Taglietti sut mettre l’écrivain en confiance, lui permettant ainsi de livrer des pistes au lecteur :

« J’ai toujours été intéressé par la question des origines, lui répond Naipaul, la question du commencement de chaque chose. J’ai voulu avec ce livre aller au cœur des choses, approcher l’Afrique à travers ses croyances. Je n’ai pas voulu m’occuper de la vie politique, ni des questions sociales et économiques. La religion me semblait être un terrain neutre. J’ai cherché à être le plus possible dans la description, j’ai voulu faire entendre les voix, raconter les choses telles qu’elles m’avaient été racontées. »

Et sur ces déclarations, la journaliste du Corriere conclut avec une grande honnêteté : « Naipaul regarde, observe, enregistre tout sans porter de jugements ou d’interprétations et surtout se gardant bien de tout penchant tiers-mondiste. »

Comme il eût été simple de partir bien disposé pour un échange d’idées! Mais le démon de la politique, armé de brutalité — langagière et physique — l’emportera toujours sur « le sourire distrait qui trahit l’intellectuel, même au fond de la Taïga », comme l’écrivait Dovlatov.

J’étais assis parmi le public, entre Giannola Nonino et l’une de ses filles, mécènes du prix littéraire qui porte leur nom et grands amis de Naipaul, qui fut lauréat du prix en 1993 et préside aujourd’hui le jury. La tristesse nous saisit dès les premières minutes car il était clair que nous assistions au procès fait à l’intelligence. La bonne volonté de Nadira, qui vola au secours de la journaliste plus que de son époux et tenta de relancer le débat non sur des ragots, mais sur le grand thème de la littérature était vouée à l’échec : il était impossible de revenir en arrière, faute de volonté et de moyens intellectuels à la hauteur de la situation.

Naipaul s’efforça de construire un dialogue, expliquant sa démarche, répondant aux critiques : « J’aime penser que le lecteur devrait pouvoir se dire, en lisant ce livre : « Oui, c’est moi, là. C’est vrai, je me reconnais. Vous savez, ceux qui font mon procès m’attribuent leurs propres préjugés. Si un dixième de ce dont on m’accuse était vrai, je n’aurais pas la réputation que j’ai. Il y a des gens qui se basent sur la présomption que personne ne prendra la peine de lire le livre, mais ils se trompent, le livre sera lu. »

Il y eut quelques applaudissements quand une voix s’éleva dans l’assistance : « Mais laissez-le en paix! C’est un écrivain, ce n’est pas un politique! »

Enfin on put sentir un soulagement dans l’assemblée venue pour l’écouter quand Naipaul fit le choix de renoncer à nourrir le monologue de la partie adverse et d’arrêter là la comédie.

« Vous et moi sommes beaucoup trop distants l’un de l’autre pour pouvoir nous parler, dit-il d’une voix calme en se tournant vers la journaliste. Vous n’avez pas voyagé, vous ne connaissez pas le monde et votre esprit étriqué est typique du discours de l’extrême gauche. »

Tandis que l’écrivain se prêta à signer les livres des lecteurs qui commencèrent à former une file nombreuse, j’entendis un des techniciens, un électricien à l’accent romain, la soixantaine, grosses moustaches et queue de cheval, l’air du vieux syndicaliste qui ne croit plus à rien qui s’exclama d’une voix désolée : « Mais qu’est-ce qu’elle avait besoin d’aller le provoquer, la Soffici… On le sait bien qu’il déteste Blair et tout ce cirque… Il ne s’en est jamais caché. Elle n’avait qu’à faire son travail et le faire parler sur son livre. On dirait qu’elle a pris du grade, elle est d’extrême gauche celle-là, maintenant? Une réformiste, oui! » Cela avait quelque chose de rassurant, d’encourageant, de sentir chez ce compagnon de route ennemi de son parti de la sympathie et du respect pour le vieux lion de la littérature. On comprenait mieux cet état de confusion généralisée exprimée par Naipaul il y a trente ans : « Quand le jargon transforme les questions vivantes en abstractions, et quand les jargons finissent par s’affronter, les gens n’ont plus de causes, ils n’ont que des ennemis. »

Plus tard, dans la soirée, je me souvins de la fatwa prononcée contre le livre de Salman Rushdie vingt ans plus tôt, Les Versets sataniques — « seul authentique navet de la rentrée 1988 » avait écrit Auberon Waugh et je m’étonnai devant Naipaul de l’absence de réaction de la part de ces censeurs contre ses livres sur l’Islam. Sa réponse me fit redécouvrir le sens du mot “modestie” : « Mais je ne les ai jamais attaqués. Et ils ne m’ont jamais attaqué. Puis, après un bref silence : A propos, Samuel, quelle est ta nationalité, je veux dire, du point de vue du passeport? » Je répondis de l’air le plus catégorique que je pus. La formule « du point de vue du passeport » me parut être une autre marque de modestie. Pouvions-nous prétendre à une quelconque nationalité du point de vue de l’esprit, sinon à celle de « l’alliance du droit romain et du message chrétien »? Cette nation était vaste.

Nous finîmes la soirée hôtes de Giannola Nonino, dans un restaurant à Canneta sull’Oglio, à quelque cinquante kilomètres de Mantoue, Dal Pescatore, chez la famille Santini, où l’excellence des mets et des vins eut tôt fait de dissiper les humeurs de la journée.

Le lendemain matin, encore dans les vapeurs de la grappa Nonino, je déguerpis et pris le prochain train pour Milan, première gare pour quitter l’Italie. Au Rechigi, ils s’étaient aperçus de ma présence clandestine dans l’autre chambre des Naipaul, je n’avais pas envie de m’expliquer. Je sentais mon cerveau comme saturé, j’avais besoin de me retrouver, je voulais rassembler mes notes et écrire le récit de ces journées. Aux abords de Milan, depuis la fenêtre de mon wagon, une enseigne de néon aux lettres dansantes au milieu d’une zone industrielle capta mon regard : « Night-club dancing B’wana african music ». J’eus l’impression d’être poursuivi. Je pris la correspondance immédiate qui passait le tunnel du Simplon et me retrouvai le soir à Zermatt, d’où j’appelai Nadira pour m’excuser de m’être enfui à la dernière minute. « Où diable as-tu disparu? Tu aurais pu laisser un mot! s’exclama-t-elle avant que j’aie pu m’expliquer. Qu’est-ce que tu racontes? Zermatt? Ma parole, il vous manque tous une case! J’essayai de me défendre : — C’est vrai, il nous manque tous une case, marmonnai-je un peu honteux. Mais Nadira est trop forte pour moi : — Tu m’as mal compris, Samuel, j’ai dit : il vous manque tous une case! Je ne suis pas une intellectuelle, moi! »

Comme d’habitude, ce fut Vladimir Dimitrijevic qui eut le fin mot de l’histoire. Comme je l’appelai de Zermatt, il me coupa court : « Ça m’intéresse follement, cette histoire. Tu passes quand par Lausanne? » Deux jours plus tard, je le vis dans la pénombre de son bureau de la tour Métropole. « Je n’aurais qu’une réserve sur le propos de Naipaul, me dit-il, pensif. Le christianisme admet toutes les croyances, à condition de ne pas les mettre en concurrence. Naipaul en Afrique, c’est la rencontre de l’intelligence efficace et de la bonté inefficace. Ces deux attitudes ne sont tout simplement pas opposables. La supériorité de la société tribale, c’est la chaleur. » Je suis heureux qu’il me manque une case.


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