Excursion au pays des livres | Brussell-express

Excursion au pays des livres

Posted on 08 août 2010

Un livre recèle parfois un point de chute, un projet de fuite. « Si je ne sais trop où aller par une de ces journées d’un mois d’août londonien, m’étais-je dit, j’irai à Hay-on-Wye. » C’est en lisant le livre de Paul Collins, infatigable bibliophile anglo-américain, que l’idée m’était venue. J’avais trouvé son livre dans une traduction italienne, à la librairie Ancora, à Trente, et je l’avais lu dans mon refuge du Maso Vecchio où, perché à sept cent mètres d’altitude, je jouissais d’un air frais, étendu sur la pelouse du chalet. Ah! Une bouffée de bonheur en compagnie d’un livre ami et l’on a tôt fait d’oublier de se désespérer sur les misères et infortunes de l’imprimé! Al paese dei libri, Au pays des livres, était un titre qui invitait au dépaysement, peut-être parce que l’illustration de couverture montrait des livres d’un autre temps, avec, gravés en lettres d’or sur leur dos, des titres comprenant les mots « rêveries », « célibataire », « inventions », « curiosités » et ce nom étrange et merveilleux : « Mademoiselle Nullité ». Et la couleur, un délicat pantone saumon, comme une eau trouble où se reflètent nos péchés. Un seul indice suffit parfois à sentir un point d’ancrage dans les pages que nous lisons. En feuilletant le livre, je tombai sur un passage où notre héros, ayant quitté San Francisco avec femme et enfant dans l’idée de s’installer à Hay-on-Wye, s’est vite retrouvé l’assistant du libraire Richard Booth, le pacha de la « ville des livres ». Chez Booth, un livre au titre remarquable attire son attention : Journal d’un homme déçu, du naturaliste anglais W. P. Barbellion. Je crois bien que la vue de cette seule mention dirigea immédiatement mes pas vers la caisse. Tant de livres étrangers racontent l’histoire de notre vie! A mon arrivée à Paris, dans les années septante, j’avais trouvé un livre de Raymond Queneau intitulé Pour une bibliothèque idéale, une enquête auprès de ses contemporains écrivains sur les cent livres qu’ils emporteraient sur une île déserte. Lui-même y avait répondu et dans sa liste figurait le Journal d’un homme déçu de Barbellion. Le livre avait été publié par Payot, qui avaient leurs vieux bureaux boulevard Saint-Germain; c’était avant qu’ils ne fussent rachetés, nom, murs et fonds par la firme actuelle, qui rattacha le pavillon de la maison d’édition suisse à celui d’une maison d’édition marseillaise qu’elle acquit en même temps. J’allais en ces années septante passer des après-midi entières à lire sur place des traités du jeu d’échecs, dans l’art duquel j’espérais progresser, me plongeant selon l’humeur et le moment dans toutes sortes de volumes, de l’astronomie à l’exploration du monde arctique, qui composaient cette encyclopédie folle du fonds Payot. C’est là que je lus le Journal de Barbellion, en compagnie de ces dames libraires qui buvaient leur thé en papotant, bien rarement dérangées par un client.

Ma logeuse, à Hampstead, me voyant traîner dans le jardin en fin de matinée au dernier jour de mon séjour, me rappela que ma chambre était relouée. Son regard me disait qu’il était temps de sortir de mes pensées et partir. Je pensais prendre la route pour le West Country, pays du maître raconteur John Aubrey, apolitique proclamé au milieu du tumulte historique de son temps. J’avais emporté comme guide avec moi le Literary Pilgrim in England d’Edward Thomas, Le Pèlerin littéraire en Angleterre et, bien qu’Aubrey figurât dans le chapitre des Downs, je l’associai à la douceur du conté du Wiltshire, où il naquit, aux marches du pays de Galles où il passa tant de temps plutôt qu’à Oxford, où il finit sa vie abruptement. Le conté de Hereford et le pays de Galles du sud revenaient souvent dans la notice pleine de ferveur de Thomas sur l’auteur des Vies brèves. « Le sentiment de gratitude, le culte des héros, une irrépressible curiosité, le goût de faire l’amour et le don de se quereller ne laissèrent guère à Aubrey que le temps de jeter ses notes sur le papier, sans même finir ses phrases », rappelait le pèlerin biographe. « Paddington », pensai-je. Je saluai ma logeuse qui me répondit par un sourire de soulagement.

Je retrouvai la gare de Paddington, le chef d’œuvre d’Isambard Kingdom Brunel, aujourd’hui foyer de la compagnie ferroviaire First Great Western. La gare était comme imbriquée dans les murs de l’hôtel Great Western et semblait en être une dépendance, un vaste hall consacré à la rêverie; elle pouvait être une chapelle du culte ferroviaire, salle d’orgues de l’établissement hôtelier, énorme vaisseau victorien ancré dans les eaux du Grand Union canal.

En gare de Newport, les indications sur les panneaux fleurissaient en gallois en regard de l’anglais. On changeait de train pour Hereford, petite ville à la frontière du pays de Galles. A Hereford, il y avait deux heures d’attente avant de reprendre un bus pour Hay-on-Wye/Croeso Y Gelli, à quelque vingt miles à l’est. Je pris un café sur la place de la cathédrale, m’immergeant peu à peu dans la vie locale. La vitalité dominait en Angleterre, elle perçait dans le timbre de la voix. La langue elle-même était une gymnastique linguistique. J’embarquai dans le bus porté par une bouffée de bonne humeur et, en fin d’après-midi, j’arrivai à Hay, au pied du château. A cinq heures, tout était déjà fermé. Je repérai une belle demeure géorgienne, le Swan Hotel, à l’entrée de la ville. Je sentis que je n’avais guère de temps pour trouver où passer la nuit. Ayant parcouru à peu près en tous sens les rues du village, j’avisai une enseigne, depuis la place du Marché, le Kilvert Hotel. Je demandai à une commerçante qui fermait son agence immobilière ce que valait l’endroit. « Kilvert’s? Je dirais que ça va », me répondit-elle d’un air distrait. Je remontai le bout de rue en me promettant de prendre la première chambre que l’on m’offrirait sans hésiter. La chambre donnait sur une petite place. Le lit à baldaquin prenait tout l’espace et ses gros piliers torsadés touchaient quasiment le plafond bas; je tirai les rideaux roses de synthétique pour laisser entrer la lumière. Collins, tout Anglais qu’il était, avait grandi en Amérique; quand on a quitté la Californie pour retrouver l’île de son passé, on peut tomber amoureux d’un endroit comme celui-là. Soudain, me concentrant pour garder mon calme, je crus me souvenir de la mention du nom de Kilvert dans son livre et je la recherchai en en feuilletant hâtivement les pages — la voilà : « Je manquai d’arracher la couverture du Journal de Kilvert. » Ces mots suffirent à m’apaiser.

« Kilvert, mon ami, pensai-je, voilà le pub encombré de quelques chambres qui porte ton nom. » J’ouvris la fenêtre en grand, surpris des bribes de conversations des buveurs sur la terrasse et sortit. Le Swan Hotel me semblait être le lieu approprié pour rassembler mes esprits. A la réception, je trouvai un petit guide de Hay en vente. Je me le procurai et le lus pendant mon souper, que je fis d’un potage et d’une bière. J’en appris ainsi un peu plus sur Francis Kilvert, (1840-1879). Sur sa tombe, à Bredwardine, étaient gravés ces mots : « Il est mort, et pourtant il continue à nous parler ». L’affection de Kilvert pour la campagne et son petit peuple faisait de ce journal une lecture émouvante, commentait l’auteur du guide qui donnait un passage du journal de Kilvert en date du « Vendredi saint, 15 avril 1870 ». Ces quelques lignes avaient quelque chose de totalement pur et aérien. Je ne me souvenais d’aucune mention de cet auteur dans le livre du pèlerin Edward Thomas, qui n’aurait pourtant pas dû le manquer. Rien dans le chapitre du West Country, peut-être était-ce parce que l’auteur passa sa vie dans les Marches du pays de Galles? Mais non, je fus rassuré en poursuivant la lecture de l’article; la raison était autre. C’est que le Journal de Kilvert ne fut découvert qu’un demi-siècle après sa mort, par un lecteur d’une maison d’édition londonienne, le sud-africain William Plomer (il aimait prononcer son nom à l’africaans : « Ploomer ». Plomer, de son propre aveu dans ses Mémoires, ne s’attendait à rien de grandiose quand il reçut du Dorset deux vieux cahiers couverts d’une écriture manuscrite. Mais quand il ouvrit ces cahiers, il fut immédiatement frappé par la splendeur du paysage des Montagnes Noires qu’ils révélaient, par la passion intérieure que l’écrivain mettait à jour, par les particularités et les coutumes d’un monde qu’il décrivait avec amour, avec humour, dans une langue scintillante. Plomer réussit à publier un large choix de ce Journal dans les années cinquante et eut la chance de rencontrer plusieurs personnes qui avaient connu Kilvert et se souvenaient de lui. Il fut surpris de voir à quel point le souvenir de l’homme et du prêtre était vivant parmi ses contemporains. Une Mrs Amey, de Cusop, lui raconta comment, lorsque Kilvert rentra de son voyage de noces, des hommes du village dételèrent les deux chevaux noirs et les rentrèrent au prieuré eux-mêmes sous une pluie battante. Kilvert mourut d’une péritonite quelques jours après le retour de son voyage de noces qu’il fit en Ecosse.

Je rejoignis mon hôtel et dormis d’un sommeil agité. Le lendemain matin, je fus réveillé aux premières lueurs du jour et, ma valise à la main, quittai le Kilvert pour le Swan Hotel, où j’allai prendre mon déjeuner en non-résident. A sept heures et demie, j’embarquai, le cœur léger, dans le premier bus pour Hereford. Eussé-je su alors qu’Hereford était la ville natale de Thomas Traherne, le poète métaphysique du XVIIème siècle de Centuries of meditations, homme d’église lui aussi, que j’y aurais peut-être passé la nuit. Mais je ne l’apprendrais que quelques heures plus tard quand, arrivé à Londres, je résolus de n’y pas rester et pris mon billet en gare de Saint Pancras à destination de Bruxelles.

En attendant le départ de mon train, je visitai la librairie Foyle’s qui avait pignon dans l’allée commerciale. Et là, au milieu des rayons de guides touristiques, de romans policiers et de bandes dessinées, un pan d’étagères d’auteurs classiques attira mon attention. Je trouvai l’objet de ce voyage que je venais de faire : un extrait du journal de Kilvert, dans une édition de poche très soignée, A Wiltshire diary. En m’attardant encore un moment, je ne tardai pas à trouver, dans la même série des English journeys, un volume compagnon de ce Journal, un livre d’impressions sur la nature anglaise de L.T.C. Rolt, The Clouded Mirror, qui consacrait au prêtre diariste de Clyro un chapitre inspiré : Kilvert’s country. Dès les premières esquisses de ce chapitre, Rolt rapproche Kilvert de Thomas Traherne, dont l’œuvre ne fut découverte que deux siècles après sa mort, seize ans après la mort de Kilvert à Bredwardine, en 1895. Holt lui-même avait vécu de nombreuses années à Hay-on-Wye et c’est pourquoi il lisait si clairement dans l’âme de ces résidents des XVIIeme et XIXeme siècles qui contemplèrent le même paysage que lui. Tout ce que j’avais vu et senti dans ce voyage s’enflammait maintenant de tout son sens.


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