D’Ostende en Angleterre par la mer | Brussell-express

D’Ostende en Angleterre par la mer

Posted on 02 août 2010

Je suis arrivé à Londres en revisitant une autre époque. A Ostende, les bateaux ne prenaient plus de passagers piétons, il fallait faire partie d’un équipage, accompagner un véhicule. Je m’aventurai quand même, à l’entrée du port, à demander à quelques passagers à bord de leur véhicule en attente d’embarquement si je pouvais me joindre à leur équipée pour la traversée, sans succès. Il ne me restait qu’à rejoindre Calais, seul port du continent qui acceptait encore des passagers piétons à destination de l’Angleterre. La dernière liaison par autobus, qui prenait environ une heure par la route de la côte, venait d’être supprimée. Il fallait désormais emprunter depuis Ostende le train pour Lille Flandres, puis de là attendre une correspondance pour le port maritime.

Au départ de Lille, un dimanche matin, la gare était prise d’assaut, malgré le temps gris et orageux qui promettait la pluie à la mer. Un service d’ordre assuré par des agents saisonniers complètement dépassés tentait de garder l’accès au quai du train à destination de Boulogne-sur-mer, via Calais. La foule de candidats au transport à la mer se pressait et virait à l’émeute. Une telle foule, pensai-je, par un si vilain temps. Je m’enquis de la situation auprès d’un des préposés de la gare qui, d’un air désolé, m’avoua : « C’est le week-end à la mer à un euro. — Mais il faudrait doubler la rame, à voir le monde, lui fis-je remarquer. » Il leva les bras au ciel avec un haussement d’épaules, en poussant un soupir d’impuissance. « Il font des cadeaux…» grommela-t-il avec un sourire de dépit. La sortie à la mer à un euro prenait tranquillement l’allure d’un châtiment. Un châtiment qui faisait partie d’un programme : la promesse politique du bonheur pour tous, rien de moins.

Une heure et demie plus tard, les wagons libérèrent leur cargaison humaine et une nouvelle escorte d’agents saisonniers était à quai pour canaliser ce flot d’estivants d’un jour. A la sortie de la gare, conscient et heureux d’être en vie, je pris le bus pour le port, en compagnie de quelques jeunes passagers encore à demi endormis, qui pouvaient avoir passé la nuit sur la dune.

Nous fûmes quelques-uns de cette curieuse espèce, les passagers piétons, à embarquer une heure plus tard à bord du « Pride of Burgundy ». Je fermai les yeux et m’assoupis le temps de la traversée. « England! England! We are in England! » : les cris de joie d’une petite fille qui sautillait autour de sa mère me tirèrent de mes pensées. Je vis la maman qui me souriait tandis que je répétais à voix basse, lui rendant son sourire : « We are in England! » Et l’image des blanches falaises de Douvres nous accueillait, grossissant à mesure que le bateau entrait dans les eaux du port.

L’absence de contrôles de passeports aux terminaux portuaires faisait planer un air d’indifférence, de vacuité; nous ne savons que faire de cette liberté de circulation et nous franchissons les points de passage désertés, mal assurés. Un autobus nous laisse en gare de Douvres; des nouvelles rames de train de la compagnie Southern Railways ont remplacé les vieilles rames British Rail de l’ère victorienne avec leurs planchers en bois massif et leurs portes aux poignées chromées qui s’ouvraient depuis chaque compartiment sur l’extérieur, faisant entendre une salve de claquements sourds à chaque départ, à chaque station.

On a voyagé une journée sans avoir perdu son temps; heure après heure, le temps nous a ballottés. A cinq heures, étendu sur le lit dans ma chambre d’hôtes, à Hampstead, j’écoute les bruits et les voix et les pas qui viennent à moi depuis la petite rue par la fenêtre ouverte.

Le soir, je marche dans l’air encore chaud à travers le heath en direction de Golders Green pour aller retrouver Valentina Polukhina et Daniel Weissbort.

La Golders Green road est un boulevard oriental aux mille enseignes : à toute heure, on mange, on boit, on fume et on parle aux tables qui forment une seule terrasse sur un demi mille, dans un brassage de langues qui ajoute à la sensualité ambiante.

La maison de Valentina et de Daniel est un musée vivant de la poésie russe dont le premier rôle revient à Joseph Brodsky, que Daniel fut un des premiers à traduire en anglais, à l’arrivée du poète à Londres, en 1972. Les photos et les souvenirs surgissent à chaque angle de la maison et je cherche instinctivement à me distraire de ces apparitions, je me concentre sur les délicieux pirojkis préparés par Valentina. Daniel me parle d’Ostende, où il passa quelque temps, enfant, avec ses parents et où il retourna souvent après la guerre. Il se souvient de Maurice Chevalier, qui fit un soir au Casino une représentation extraordinaire et il le mime d’un geste vif. Quelques rues plus loin, leurs voisins, un couple de messieurs, donnent des séances de cinéma dans une petite salle aménagée au fond de leur jardin, le Star Theatre. « Mais ils ne nous invitent plus, ils ont dû nous mettre sur leur liste noire depuis qu’on a manqué un de leurs anniversaires. Je regrette plus encore que les projections leurs petits sandwiches et leurs beignets », avoue-t-il avec un fond de tristesse dans la voix. Comme toujours, la conversation n’échappe pas à son cours naturel. Valentina avait passé un été chez les Dovlatov, à New-York, dans leur appartement de Forest Hill, en 1980. La question du vouvoiement qui perdura entre Brodsky et Dovlatov jusqu’à la mort de ce dernier, qui vouait un culte au poète, prit une tournure insolite. « Tu sais, ce n’est pas bien grave, cette histoire, me dit-elle. Ecoute : la première femme de Dovlatov, Assia, n’a jamais cessé de vouvoyer Serioja. Quand on lui demandait comment elle pouvait vouvoyer un homme avec lequel elle partageait son lit, elle eut cette réponse : “En russe, un homme peut dire à sa femme : “Ti bliad” (tu es une pute), mais il ne dira jamais : “Vi bliad” (vous êtes une pute). Quand aux reproches de séducteur que l’on fait à Brodsky, encore de manière posthume, elle y répond avec désinvolture : « Joseph était toujours élégant avec les femmes, il ne se refusait jamais à leurs désirs. Puis, me regardant d’un air malicieux, elle ajoute : En tout cas, il n’aurait jamais fait ce qu’a fait un de ses traducteurs français avec une de mes amies. Il demanda à la jeune femme de coucher avec lui et quand elle accepta, il posa une condition : qu’elle enlève et lui remette tout de suite, là, dans le café où ils étaient en train de prendre un verre, son slip, qu’il lui rendrait le soir, dans sa chambre d’hôtel. Elle s’est exécutée sur le champ. Se conduire comme ça, Joseph ne l’aurait jamais fait. »


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