Alarme au Sunday Times

Posted on 28 août 2010

(En préambule à un prochain article sur The Masque of Africa de V. S. Naipaul dans brussell-express.be)

J’étais à Avignon, en train de prendre mon café à l’ombre de la muraille du Palais des Papes, il y a deux jours, quand un client abandonna son numéro du Sunday Times à la table voisine. Lire les journaux avec un décalage de quelques jours ajoute au sel des nouvelles que l’on y trouve parfois. C’est un article d’un certain Robert Harris, un auteur à succès appris-je, qui a retenu mon attention. M. Harris a eu l’idée d’écrire une recension du dernier livre de son compatriote V. S. Naipaul, The Masque of Africa. Une fois de plus, l’occasion fut donnée aux lecteurs de Naipaul de se rendre compte à quel point l’œuvre de cet auteur se heurte le plus souvent à l’incompréhension de l’establishment, aussi bien insulaire que continental.

« Avec son titre de noblesse, son prix Nobel et ses opinions de plus en plus réactionnaires, l’auteur, né à Trinidad, à 78 ans… rappelle M. Harris, avant de poursuivre dans sa liste de griefs : « Sir Vidia n’a pas encore rejoint la salle d’attente de première classe à l’aéroport d’Heathrow que les systèmes d’alarme du politiquement correct se mettent à clignoter de tous leurs feux » (sic). C’est donc Robert Harris en personne, en bon samaritain, qui sonnera l’alarme pour signaler la violation du code  de correction en vigueur dans le supplément culturel du grand quotidien londonien.

M. Harris se désole du constat de la réalité africaine que fait Naipaul dans son dernier livre. Le triste tableau — misère, corruption, superstition — que dépeint l’auteur avec sa lucidité et sa liberté habituelles met à mal la confortable image d’Epinal que le critique s’est faite sur ce sujet. « Le distingué lauréat du Nobel circule à bord d’une voiture climatisée… les autorités locales lui offrent un garde du corps armé… » M. Harris, heureux millionnaire, aimerait sans doute voir l’auteur se promener à pied sous un soleil de plomb pour mener son enquête, sans protection, de telle sorte qu’il soit éliminé physiquement avant d’avoir pu voir ni écrire quoi que ce soit. « On se demande pourquoi Naipaul s’est donné la peine de se pencher sur un sujet qui lui est aussi étranger », note plein de sollicitude M. Harris. On serait tenté de lui retourner le compliment, quand on relève la somme d’inepties et de non-sens dont est chargé son article excommunicateur. L’écrivain haïtien Dany Laferrière semble avoir fait le portrait de ce type de pèlerin dans son livre L’Enigme du retour, titre inspiré par une œuvre de Naipaul  : « Des missionnaires laïques qui vous regardent droit dans les yeux tout en vous débitant leur programme de charité chrétienne. » On trouve la même mauvaise foi — agrémenté d’une once d’humour toutefois — chez le poète caribéen Derek Walcott, à qui Naipaul a rendu un bel hommage dans son dernier livre d’essais, A Writer’s people. Un jour que Naipaul avait invité Walcott à le suivre dans une tournée des bordels de Trinidad, ce dernier se vengea de ce moment de joyeuse débauche avec fureur : « Naipaul n’aime pas les Noirs, mais il aime en revanche les chattes noires! » Là encore, le compliment est retournable : il ne serait pas totalement déplacé de dire que Walcott apprécie davantage les chattes blanches que les Blancs en général.

On sent que M. Harris, dans son article, ne se soucie nullement de comprendre l’objet dont il voudrait traiter; ce qu’il lit s’oppose à ses croyances et il cherche, pour punir cette hérésie, un argument imparable qui emporterait « la conviction intime des jurés » aux Assises littéraires. Il croit l’avoir trouvé quand, dans une envolée lyrique, il assène à son lecteur : « Tenter d’approcher la complexité de l’Afrique moderne à partir de l’angle réducteur de la sorcellerie revient à essayer d’écrire sur la Grande-Bretagne d’aujourd’hui en mettant en scène les druides de l’ère préromaine et les petites annonces des astrologues publiées dans les journaux. » Mais les sorciers que rencontre Naipaul au cours de son enquête ne remontent pas à « l’ère préromaine », ils sont nos contemporains; quant aux « petites annonces des astrologues publiées dans les journaux »… elles émanent bien souvent des mêmes prêtres qui exportent leurs talents sur le très rémunérateur marché occidental. « Que peut tirer Naipaul de l’observation de ces rituels de magie et de sacrifices sur 325 pages? s’inquiète M. Harris, qui se veut rassurant : « La réponse, bien évidemment, est : pas grand-chose. » Le lecteur est invité à partager sa science de druide du politiquement correct. Reconnaissons que notre critique est un ennemi qui ne manque pas de fair-play, il n’hésite pas à parler de la « féroce intelligence » de Naipaul; il va même jusqu’à citer l’écrivain dans ses réflexions les plus intimes sur l’Afrique : « Par où devrait-on commencer? Il faudrait commencer avec l’idée de la ville, avec l’idée de la civilisation; mais avant même qu’on puisse formuler cette idée, on serait accablé de reproches. » A ce moment-là, on se dit que M. Harris, doué plus de férocité que d’intelligence, cède soudain à la panique et cherche une porte de sortie en se dénonçant lui-même comme celui qui accable de reproches. Il y a une quinzaine d’années, hôte d’une fondation du Mecklembourg, je parlais un soir de Naipaul à un romancier hollandais qui rêvait d’avoir du succès. Il me récita sans conviction, d’une voix morne, la liste d’accusations colportées sur Naipaul par tous ceux qui préfèrent l’argent facile à la pensée. Comme je ne le lâchai pas dans mon rôle de contradicteur — il m’était plutôt sympathique — il finit par craquer, ayant bu, et se mit à hurler presque en sanglotant : « Je sais! Je sais! Je suis d’accord avec tout ce qu’il dit mais je n’en peux plus de toutes ces vérités déprimantes! » La morale de cette malédiction du politiquement correct qui nous condamne à la paresse et au mensonge a été résumée par Stendhal il y a deux cents ans : « Pour être accepté comme écrivain à Paris, écrivait-il, il faut être ce que l’on appelle « un garçon sage ». « Un gentil garçon, qui gagne à être connu » écrivit Sainte-Beuve de Baudelaire, qui se traîna à ses pieds pour obtenir un malheureux article qui lui fut refusé par le maître de la critique de son temps. Les « gentils garçons », aujourd’hui, sont ceux qui prennent de la coke, vantent les plaisirs des partouzes et s’en prennent à la société bourgeoise dont ils prisent tant les bienfaits. La voie de la fortune est promise à ces courtisans au verbe volontiers contestateur dont n’a certes jamais fait partie Naipaul.

P. S. Deux gentils garçons s’adonnant à la carrière des lettres, MM. Tahar Ben Jelloun et Michel Houellebecq, s’affrontent déjà sur de graves questions de morale pour mettre un peu de piquant à cette rentrée littéraire. M. Alain Mabanckou, pour sa part, est félicité en ces termes dans les colonnes d’un grand hebdomadaire culturel parisien : « Aujourd’hui, le petit Congolais est un écrivain de premier plan… il est le premier noir africain à être publié dans la prestigieuse collection blanche. » Vous disiez? Tintin au Congo?


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