« Mais tu dois toujours l’aimer »

Posted on 22 août 2010

Quand on est las de la Belgique, on peut toujours aller en Flandre maritime, dans les cantons rédimés ou dans les Fagnes, quand on est chagrin de la Suisse, on peut s’évader dans les Grisons ou à l’orient du pays, « la porte des Balkans », quand l’Italie nous fatigue, on peut se réfugier dans l’ancien royaume de Naples ou dans l’insulaire Sicile, qui ont gardé toute leur atmosphère, toute leur personnalité, tout leur caractère indépendant. Quant à l’ancien royaume de France, il n’est pas dit qu’un jour prochain nous n’y trouverons pas un havre dans l’un de ses nombreux pays : en Alsace, en Corse ou en Provence… car nous cherchons une atmosphère.

C’est ce que je me suis dit l’autre soir, quand j’eus au téléphone un long bavardage avec l’une des sœurs de la famille napolitaine chez qui je passai mes étés au début des années quatre-vingts. J’avais appelé Tina intuitivement, pour entendre la cadence de sa voix, son parler, son timbre. Au milieu de notre conversation, elle me raconta comment, un soir, il y a de cela des années, encore une toute jeune fille, elle rendit visite à une amie du côté de la gare centrale. Quand elle s’en rentra chez elle en milieu de soirée, alors qu’elle était en marche vers l’arrêt du bus, elle sentit qu’un homme la suivait. « Je n’étais pas tellement tranquille, me dit-elle, quand soudain un gamin, qui devait avoir tout au plus une dizaine d’années, surgit comme un diablotin sur mon chemin et me demanda l’heure. Sans faire le geste de regarder ma montre (de crainte qu’il me chipe la montre), je lui répondis du tac au tac : “Il est neuf heures vingt!” Là-dessus, le gamin, sans se démonter, saisit la situation d’un coup d’œil, et me dit à voix basse : “A’ Signo’, ce type là-bas, je l’ai vu, il vous suit. Faites attention à vous! Puis tout d’un coup, son visage s’illuminant de l’idée qui venait de le surprendre, il me souffla ces mots d’une voix conspiratrice : Ecoutez, je vais faire comme si j’étais votre frère et je vais marcher avec vous jusqu’à l’arrêt du bus.” Et il se mit à me parler à voix haute, pour que mon suiveur entendît ses paroles : “A’ Fi’! Papa se fait du souci! On se demandait où tu étais! Comme je suis content de te voir!” Et tout en se livrant à ce numéro théâtral, il me regardait en clignant de l’œil et en me souriant, me faisant comprendre d’un geste de la main que le bonhomme s’était arrêté. Quand le bus arriva, il se jeta au milieu de la route en lui faisant de grands signes pour l’arrêter en agitant les bras. Je montai à bord prestement tandis qu’il resta sur le trottoir en continuant à me parler très fort, jusqu’au moment où les portières se refermèrent. Je n’oublierai jamais ce gamin des rues de Naples. »

Je pensai au mot de Stendhal : Les peuples qui ont gardé le sens du danger sont restés vivants. Je fus saisi par l’intonation chaude, par la vélocité de cette langue italienne colorée de napolitain, par l’histoire : j’y trouvai une atmosphère. Je le dis à Tina : « Tu viens de me rouvrir à la vie de Naples, je voudrais y retourner. — Oui, me répondit-elle, viens à Naples. Gesù, je ne sais pas comment tu la verras, tu écriras ce que tu voudras sur Naples — Però la devi sempre amare (mais tu dois toujours l’aimer). »

En attendant de la revoir, je revisite ce passé en lisant le journal d’Ennio Flaiano, La solitudine del satiro*, que je traîne avec moi dans ma valise depuis deux mois, comme une vieille peluche dépenaillée. Le volume est écorné de bout en bout; je me replonge dans les « feuillets napolitains » et ces saynètes cocasses et tendres me font promettre à la ville de « toujours l’aimer ». En ouvrant Flaiano, on baigne instantanément dans une atmosphère, à peine changeante selon les paysages et les humeurs; on reconnaît à chaque passage l’homme qui a écrit ces pages : mélancolique et sensuel, amoureux de la liberté, cette extravagante muse : « l’amour pour la liberté, écrit-il en date du 1er décembre 1957, liberté physique d’abord, puis spirituelle et politique, est la seule idée qui ne m’ait jamais posé de contradictions. C’est pour moi un amour tellement naturel, biologique même, que je ne m’en fais aucun mérite (ou bien devrais-je dire : je ne m’en sens pas coupable.) »

Trempons nos lèvres dans l’eau claire de cette liberté, avec ce tract joyeusement apolitique écrit il y a plus d’un demi siècle :

« INSCRIVEZ-VOUS AU PARTI COMMUNISTE

Nombreux avantages

vous serez craints et respectés

liberté individuelle totale

promesses d’un bel avenir

voyages en groupes

aucune pénalité au cas où le système se maintiendrait en place

gain immédiat (au moins pendant les premiers temps) au cas où la révolution l’emporterait

nombreux contacts avec les jeunes

admiration des bourgeois

grandes facilités sexuelles

possibilité de protester

carrière fulgurante

impunité pour les délits politiques et d’opinion

au pire, auréole de martyr garantie. »

J’écris ces lignes sous un gros soleil, adossé à un muret du château de Nyon, sur la place où j’ai habité deux années et que je reviens voir de temps en temps. Un petit garçon s’approche de moi :

« Comment tu t’appelles?

— Samuel.

— Moi, Isaac.

— Bonjour, Isaac.

Il met le nez dans mon cahier :

— Tu fais quoi?

— Tu vois, j’écris.

— T’écris quoi?

— Hum, ce qu’on est en train de se dire.

— Ooooh!

Il s’enfuit en courant quand sa mère lui crie depuis la place : « Isaac, don’t disturb the gentleman! » Heureux caractériel de bilingue, me dis-je.

Encore un peu de fraîcheur?

« Aujourd’hui, l’écrivain ne vit plus dans des chambres meublées

Il n’écrit plus aux tables des cafés.

Finis les mois d’été passés à végéter dans son quartier

comme Campana, Barilli, Cardarelli.

Aujourd’hui l’écrivain s’est pris d’autres modèles.

S’il va faire des virées la nuit

ce n’est plus pour apaiser son angoisse

mais pour accompagner un héritier du groupe Agnelli.

Et s’il arrange joliment son coquet intérieur

c’est parce qu’il reçoit du joli monde comme une cocotte

et veut jouer son Truman Capote. »

Ne quittez pas, vous êtes sur brussell-express :

« Les écrivains se tournent vers le Parti communiste parce qu’ils espèrent y trouver l’inspiration qui leur manque. Le communisme comme remède laxatif à leur constipation littéraire. » Leo Longanesi.

Je me souviens d’un jour à Rome, où j’étais en compagnie d’un de ces écrivains à siroter un alcool d’artichaut en terrasse du café Rosati, piazza del Popolo. « Mais c’est quoi au fond, cette DCI (démocratie chrétienne) tant haïe? feins-je de m’interroger à voix haute. Il fit mine de regarder à travers ses lunettes noires vers la place, promena solennellement le doigt vers les passants, les autos, le ciel (il aurait pu tout aussi bien désigner le serveur en livrée et la note de nos boissons sur la table), et déclara d’une voix détachée : « C’est ça la DCI, c’est tout ce que tu vois là ». Je n’osai lui rétorquer que tous ces hommes et ces femmes qui déambulaient devant nous, rivalisant d’élégance et souvent d’intelligence, en admettant qu’ils fussent de pures émanations de la DCI bourgeoise, auraient très vraisemblablement proclamé leur haine de cette dernière si on leur avait demandé leur avis (et dans bien des cas leur affiliation au PCI — c’était avant 1989). Je me contentai de lui raconter une blague de l’ère soviétique : « C’est facile d’être de gauche quand on a le soutien de la droite » (chez eux, la droite c’était le Parti). Je trouve pour ma part que cette blague prend chaque jour plus de saveur dans nos belles démocraties bourgeoises, qui se purgent à coups de contestation hilare.

« Le catholicisme en France est un mouvement littéraire », écrit Flaiano au cours d’un de ses séjours parisiens. Il faut être chrétien pour écrire cette vérité, que Stendhal exprima en d’autres termes en son temps. Flaiano, qui ne fut ni de la DCI ni du PCI, en vint à se demander s’il avait le droit de se dire encore italien (Stendhal se posa cette même question en tant que Français).

On trouve dans les écrits de l’éditeur et écrivain Leo Longanesi, autre magnifique sceptique, bien des échos du journal de son ami Flaiano :

« Il n’est rien qu’on ne défende avec autant de passion que les idées auxquelles on ne croit pas soi-même.

« Le contraire de ce que je pense me séduit comme un monde fabuleux. »

Rien de politique ici. Le chagrin et l’amour ne sauraient se baigner dans ces eaux usées.

« J’appartiens à la minorité silencieuse, écrit avec des accents prémonitoires Flaiano quelques semaines avant de mourir d’un infarctus, en 1972. Je suis un des rares qui n’ont plus rien à dire. Quoi? Que tout s’éclaircisse? C’est improbable. Je dois à l’âge la certitude que rien ne peut devenir clair : dans ce pays que j’aime, la vérité n’existe tout simplement pas. » Cette mort m’apparaît parfois comme un geste d’ultime élégance d’un homme qui voulut s’épargner le spectacle mélodramatique du terrorisme des « années de plomb ».

On voyage beaucoup dans ce journal : à Bombay, où il séjourne vingt-quatre heures, un soir, en rentrant à son hôtel, il voit des Indiens qui dorment dans la rue et n’éprouve « ni dégoût, ni pitié, ni peur. Tout me semblait rentrer dans un ordre qui m’était inconnu mais dont je pouvais percevoir le calme et même la sagesse » ; à Tel-Aviv, au lendemain de la Guerre des Six Jours, où il rapporte ce mot d’humour : « Au Moyen-Orient, il y a quelque chose d’absurde dans cette situation embarrassante — un peuple de cent millions d’Arabes encerclé par deux millions de Juifs »; à Amsterdam, où il rencontre une putain française qui avait passé un été dans sa ville natale de Pescara : “Ah, belle, Pescara! Toujours du soleil! — Mais la Hollande aussi est belle, lui dit son aimable client. — Comment? Vous osez venir me parler de la beauté de la Hollande après m’avoir parlé de Pescara?” lui répond fâchée la Française. Et on se promène à travers le regard enchanteur du raconteur impénitent un peu partout en Italie, de la via Veneto à la via Dolorosa, à Fregene au bord de mer où il vit, dans les cent villages qui composent Rome, du Colisée aux faubourgs. On voit passer dans ce journal beaucoup de putains et de vagabonds, des serveuses et des vedettes de cinéma, des écrivains et des employés, un poète pauvre — il y en avait encore dans la Rome de l’après-guerre — Cardarelli, qui écrivait en 1931 : « Nous qui nous sommes coupés de la tradition et de la modernité ». Tout ce monde — voyous et intellectuels, riches et pauvres, gens de la capitale et des provinces, réunis dans cette foule de micro narrations forme un ensemble glorieux, à l’image du Créateur et de l’auteur lui-même, acteur et historien de ce spectacle qui comble le lecteur d’une infinie variété de sujets, de mille potins.

En date du 20 janvier 1960, Flaiano, qui voyage en train en direction de l’Oberland bernois (sans doute à bord du MOB), trouve un journal local abandonné par un des voyageurs. « Il est publié deux fois par semaine, dans une bourgade de trois mille habitants, (il s’agit probablement du Journal du Pays d’en Haut ou de son ancêtre, imprimé à ce jour à Château d’Oex.) Cela vaudrait la peine de le recopier de bout en bout », note-t-il. Et il cite ce modeste journal comme un exemple de journalisme, qui fait une ample place à l’actualité locale et résume l’actualité mondiale en un tour d’horizon sur une colonne en dernière page. Cara Svizzera! s’exclame-t-il ému, en découvrant ce pays si naturellement amoureux de la Nature qu’il n’a jamais eu besoin d’en faire un programme politique.  Caro Flaiano! nous exclamons-nous à notre tour. Par son honnêteté, par sa délicatesse, il est l’un des meilleurs écrivains européens — car sa curiosité était toute européenne — de l’après-guerre. Quant à sa prose journalistique, amie de l’imprudence, il n’y a rien de téméraire à affirmer qu’elle pourrait, à un demi siècle de distance, être publiée telle quelle dans nos journaux pour leur plus grand profit et le plus grand bonheur des lecteurs. Elle est l’égale du journalisme de Chesterton, de Polgar ou de Rozanov, qui n’est après tout qu’une des heureuses dérives de la littérature.

* Adelphi, 1996, 6ème édition, janvier 2010. Bravement publié en français en 1996 aux éditions du Promeneur sous le titre : La solitude du satyre.

Toujours chez Adelphi, vient de paraître dans la collection La Nave Argo, un ensemble magistral d’oeuvres choisies de Flaiano, Opere scelte, comportant les titres majeurs de l’auteur.


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