Quelques jours plus tard, à Milan…

Posted on 17 juillet 2010

Au départ de la gare de Trente, l’affiche publicitaire de l’opérateur de téléphonie mobile nous souriait sur le quai, telle une carte postale géante envoyée de Roumanie à un ami inconnu :

Tim Card Romania

cu 9 cent/min

apeleze toate numerele

din Italia si Romania.

Qui a dit que le commerce ne nous rapprochait pas?

Quelques pas plus loin, il y avait le même message en turc, ce qui fait que j’avais le sentiment de comprendre déjà quelques mots de cette langue, dont la sonorité me rappelait certains airs du piémontais.

Mes amis napolitains de Trente m’accompagnèrent pour me saluer. Je venais de passer quatre jours de bonheur, ce que l’on appelle une parenthèse, paraît-il, en ce bas monde.

Ces dernières années, je m’étais éloigné de l’Italie; on peut aimer une mère d’un amour filial, parce qu’elle vous a donné le sein — et la langue italienne m’avait donné le sein — et vouloir épargner à ses nerfs l’onde hystérique qui enveloppe ce sein. La contestation générale était devenue au fil des années un genre : les spots publicitaires, les clips musicaux et les déclamations politiques se rançonnaient les uns les autres, se volaient la vedette à tour de rôle, leurs héros n’avaient plus d’âge ni de sexe. A Milan, j’avais vu un tribun du monde du théâtre perché sur un podium, décoré comme un arbre de Noël, qui déclamait dans sa barbe contre le « fascisme » avec une emphase toute mussolinienne, le poing levé.

A Trente, un air de province, qui plus est de province autonome, m’avait guéri de mon chagrin, comme par l’effet d’une cure thermale. J’avais remarqué que la plupart des femmes dans la rue n’étaient pas maquillées quand plus bas, à une heure de train, elles étaient déguisées, tatouées, tribalisées dès la puberté.

Je quittai Trente, ville amie, en me promettant de bientôt la retrouver.

Quelques heures plus tard, mon train entrait en gare de Milan. La gare, qui souffrait de délabrement depuis les années d’après-guerre, venait d’être transformée, comme tabassée à coups de millions, tombés d’on ne sait d’où. Les matériaux brillaient de l’éclat du neuf. J’éprouvai presque de la nostalgie au souvenir des fuites d’eau qui vous rafraîchissaient inopinément le crâne quand la pluie se mettait à battre sur la coupole vitrée. Je me dirigeai vers le terminus de la ligne 60 et grimpai dans le bus qui me laissa quelques arrêts plus loin, place Maria Adelaide. J’allai rendre visite à une amie traductrice. Nous ne nous étions pas vus depuis des années mais nous nous parlions souvent au téléphone; elle me donnait des nouvelles du pays et moi, je l’écoutais, comme un exilé heureux et mélancolique. Laura est d’une famille triestine et a passé sa vie à Milan. Elle me sert du café de la petite cafetière en aluminium de marque La Signora, qu’elle verse dans des tasses de porcelaine fine comme de la dentelle, je l’écoute et m’en veux à chaque fois de mon impétuosité quand la conversation verse du côté politique. Cette fois, elle a décidé de m’amuser et me montre une coupure de presse sur José Saramago. « J’ai pensé que cela te ferait rire », me dit-elle, pleine d’indulgence. L’auteur de la notice nécrologique avait rencontré de son vivant l’écrivain portugais qui lui avait déclaré en riant : « chez moi, le communisme, c’est une affaire hormonale ». Voilà qui est honnête et voilà enfin que tout est dit. Une communiste française, qui avait passé la moitié de sa vie en Union soviétique, m’avait avoué un jour : « Oh, vous savez, cette passion de détruire et d’égaliser par le tranchant de la hache, c’est un état métaphysique. » Mon amie Laura se désespère de la gauche plus encore peut-être que de la droite. Elle me parle d’un certain Nikita (dit Nichi) Vendola : « lui, il est honnête, tu t’en souviendras? Nichi Vendola, c’est le président de la région des Pouilles ». Je note ce nom qui a une allure de nom d’acteur ou de chef de clan, à tout hasard, et je ne peux m’empêcher de penser, avec mon mauvais esprit, que des Italiens honnêtes, il n’y en a pas que dans les Pouilles, mais dans toutes les provinces et à foison; il suffit de les chercher ailleurs qu’en politique.

Pendant que Laura s’active à la cuisine pour sortir du four une tarte aux pommes, je cède à ma manie de fureter parmi les étagères et je finis par trouver un petit livre de ce Nichi. Sur le rabat de couverture de ce manifeste, je lis :

« Nous sommes communistes non pour répéter, dans les siècles des siècles, une histoire codifiée, une liturgie monotone, une forme statique dépositaire d’une vérité révélée, mais pour nous libérer des fantasmes et des fétiches d’un monde qui instrumentalise la vie, mercantilise le travail et détruit la société. »

Il me semble qu’un autre Nikita avait déjà tenu ce genre de discours avant que ce Nichi-ci soit né. Tout le monde, moi le premier, me dis-je, peut souscrire à ces mots, parce qu’ils ont une faculté d’hypnose et que l’hypnose repose de la pensée qui nous fatigue le cerveau. On a tous besoin de repos, nous voilà d’accord sur un point.

A part ça, j’apprends que Nichi est depuis son plus jeune âge un homosexuel et un communiste déclaré, sans qu’il y voie aucune contradiction avec son éducation et sa foi catholiques. Voilà certainement un état métaphysique des plus intéressants.

« Qu’est-ce que tu es allé dénicher? » me demande Laura en apportant des parts de tarte encore chaude sur une assiette. — Rien, quelque chose sur Nikita junior. — Je crains que cette tarte soit un peu trop cuite », l’entends-je murmurer comme en elle-même. La tarte, un peu brûlée, n’en était que meilleure encore avec le café qui s’était refroidi. « Tu aimes le café froid? Tu es vraiment un Napolitain! — Oui, je suis un napolitain, de la famille de Totò », m’ennorgueillis-je avec le sourire.

Cet appartement me rappelait l’atmosphère de l’appartement où j’avais passé, à Naples, les mois d’été, dans les années septante, parmi une famille napolitaine. Les tapisseries aux murs, les motifs des carrelages, la forme des portes et des fenêtres, les voix et les bruits qui montaient depuis la cour appelaient des souvenirs et des échos familiers. Les volets fermés de tous côtés pour se protéger de la chaleur accablante plongeaient cet intérieur dans une semi obscurité et le temps semblait s’être arrêté.

J’écris ces pages rentré à Bruges, par une température de vingt degrés, sous un ciel gris, assis en terrasse du café socialiste T’ Volkshuis, sur le Vismarkt. Une dame espagnole s’efforce de se faire comprendre de la serveuse, elle veut sa bière dans une « copa », pas dans un verre normal, je traduis pour elle et quand la serveuse lui apporte sa bière dans un gros verre ballonné, elle est tellement enchantée qu’elle m’offre un verre. Puis, après avoir échangé quelques paroles avec moi dans son idiome, elle me demande quel est mon nom et d’où je sais le « castellano », je réponds : « de ma mère ». Elle me dit alors : « Samuel, la prochaine fois que tu verras ta maman, tu lui donneras bien un abrazo (une accolade, un câlin) de la part de Loli. » Et c’est ce que j’ai fait, en me souvenant de Loli, madrilène qui aimait boire sa bière belge dans une « copa ». A cette politique là, je veux bien croire de tout mon coeur.


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