A Milan, il ne fait jamais chaud

Posted on 25 juillet 2010

A moins de dix euros avec la remise spéciale « Lectures d’été » les mémoires de Fellini (Fare un film, Einaudi) achetés à la librairie Feltrinelli du Corso Buenos-Aires à Milan sont une affaire. En prime, une heure d’air climatisé quand à l’extérieur l’hydre de la canicule vous prive de toute force.

L’ouverture du livre est, comme on pourrait s’y attendre, un premier plan cinématographique :

CHAMBRE D’HÔPITAL-FELLINI-SŒURS  INFIRMIERES-SOUVENIRS DE RIMINI

« Je n’arrête pas de penser au film que je dois faire », murmure le narrateur.

Tout de suite, dès les premières images (car ce sont des images, des séquences que nous lisons), la chambre est transportée sur un plateau de Cinecittà : le défilé des sœurs infirmières étrangères est un poème à l’humanité. Le bon Dieu lui-même, on le croirait, aime se laisser surprendre par la bonté de ses créatures. Sœur Raffaela, une colombienne, gronde le malade : « Toujours écrire, toujours écrire, beaucoup philosophie! » Une autre religieuse lui fait boire de l’eau de Lourdes et voudrait qu’il se confesse. Le soir, quand les lumières s’éteignent, apparaît l’infirmière de nuit; Edmea est de Faenza, a de jolies moustaches, elle raconte en lui apportant sa tisane calmante que son père, jusqu’à l’âge de soixante ans, avait de nombreuses maîtresses qu’il cachait dans le poulailler; le soir, il allait les prendre et à chacune de ces élues il disait : « Mes parents sont d’accord, moi je suis on ne peut plus d’accord, mais ma femme, elle, n’est pas d’accord. » Elle rit de cette jolie histoire.

Le producteur Rizzoli incarne son rôle en envoyant un énorme bouquet de roses de Milan avant de prendre l’avion pour Rome et rendre visite à son ami. Pleurant d’émotion devant Fellini, il le supplie : « J’espère que cette maladie t’a remis la tête en place. Maintenant, tu as compris que tu ne dois plus faire les films comme tu les faisais avant, tu vois comme ça te fatigue le cerveau. Tu dois m’écouter et faire les films que je te dis de faire, d’accord? »

Des parents d’un malade passent en une lente procession dans le couloir avec des ballons de toutes les couleurs tenus au bout d’un fil, ils parlent grec. Pourquoi des ballons? Pourquoi pas des fleurs ou des chocolats? Le monde est un vaste hôpital.

« Ces derniers jours, écrit Fellini en se souvenant de son accident, j’ai pensé que j’allais mourir d’un infarctus parce que je craignais que ce film était au-dessus de mes forces. “Ce film est en train de me tuer”, j’ai pensé. »

Mais voilà qu’un ami d’enfance venu de Rimini réussit à forcer le barrage des bonnes sœurs qui gardent l’entrée de la chambre de Fellini et surgit au bout de son lit, le distrayant soudain de ses pensées : « Libérer l’homme de la peur de la mort ». Deux yeux noirs au fond d’une capuche le fixent : « Comment va, Fellini? C’est moi, Pighi della Barafonda, tu te souviens? Tu m’appelais Figa et tu me faisais bouffer des poissons crus. Quand je suis parti, les copains m’ont dit : « Tu vas où, Pighi? A Rome, j’ai dit. Alors, ils m’ont dit, va saluer ce couillon de Fellini et dis-lui bien que c’est un sacré couillon! »

La caméra prend avantage de tous les mouvements, de tous les accidents, à chaque instant la chambre d’hôpital prend les proportions énormes du cirque fellinien.

Puis, comme un reflux de la marée, les souvenirs arrivent à la surface : « Rimini. Penser à Rimini. Rimini est confusion, peur, tendresse, cette grande respiration, ce vide ouvert sur la mer. Nostalgie limpide, la mer en hiver et le grand vent : le « garbein ». Magie de la province, du temps où elle était province et où la vie passait lentement. Tant de fous : prêtres, tsiganes, voleurs, putains et sorcières qui entraient en transe. Angoisse des souvenirs et contrepoison de l’imagination. Quand la réalité est trop forte, seul le rêve nous libère.

« Je ne fais aucune différence entre un film et un autre film, se défend le cinéaste. Pour moi, j’ai toujours tourné le même film. Je me suis presque tout inventé : une enfance, une personnalité, la nostalgie, les rêves, les souvenirs. » Peut-être au fond en est-il de même pour tous ceux qui écrivent : reprendre le fil d’une même histoire, encore et encore, que l’on raconte différemment à chaque fois, en partant d’un nouvel angle, d’une nouvelle expérience, à un moment différent de la vie. « Quand tu tournes un film, il t’échappe très vite. Ce n’est pas un film que tu tournes, mais plusieurs films, un petit bout à la fois. »

La religion, le sexe, la mort, la femme, la mère éternelle, les fous et les sages qui font un peuple ne sont pas tant des sujets chez Fellini, mais une famille envoûtante, un parfum obsédant qui revient de décor en décor, comme un rituel, une messe improvisée où toutes les langues sont conviées et embellies par leurs accents et leurs défauts. « Rome, c’est l’atmosphère d’un minestrone sur le feu, c’est l’odeur du pipi de quand tu étais enfant, c’est les excréments chauds dont on a fait son nid ». On retrouve dans chacun de ses films le fumet de ce minestrone, la chaleur de ce pipi et de ces excréments. « Rome est une mère idéale parce qu’indifférente ». Fellini, à l’image de cette mère idéale, ne juge pas, à une époque où l’on n’a jamais autant jugé et condamné, où l’on n’a jamais autant haï la liberté. Il désarme toutes les mutineries, toutes les inquisitions en se réfugiant dans le monde de l’enfance et en invitant mutins et inquisiteurs à pénétrer dans cet antre plein de mystère .

« Fascisme et adolescence : saisons historiques permanentes de notre vie. Vie nationale, vie individuelle. Décharger nos responsabilités sur les autres, vivre avec cette sensation réconfortante que les autres pensent à toi : maman, papa, le syndicat, le duce, l’évêque, la Madone, la télévision. Même avec le terrorisme nous sommes prêts à nous projeter, à nous identifier en redresseurs de torts, en confondant comme toujours et de manière dangereuse le traitement de la maladie et son symptôme. »

Fellini se souvient de cette confidence du merveilleux acteur napolitain Totò, qu’il était aller trouver à ses débuts de journaliste : « Asseyez-vous, jeune homme, lui dit-il énergiquement, maintenant écrivez ceci : “Toto aime les femmes et l’argent. Vous m’avez compris?” (L’artiste avait utilisé un mot napolitain obscène que traduisit pudiquement Fellini par “les femmes”.) Devant l’air surpris de son jeune admirateur, il reprit en lui souriant : « Pourquoi, vous vous n’aimez pas? »

Et voici, pour saluer Totò :

« A Milan, il ne fait jamais chaud »

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=oJLJl20FJ6w&feature=related[/youtube]

Le cinéma de Fellini a tant à faire avec la vie qu’il est facile de confondre celle-ci avec le cinéma. Mais avec un peu de recul, ou même de méfiance, on se rend compte que ce cinéma est une extraordinaire école d’égotisme, d’infantilisme, d’apprentissage de l’instinct, qui nous ouvre une fenêtre sur notre propre vie, notre propre monde, notre indestructible, notre inaliénable individualité : notre cinéma est entièrement à inventer à chaque moment de notre vie. Il nous permet de rire des monstres qui nous entourent. Quinze morts dans une Love parade? Ite, missa est.

« Les imprévus ne font pas seulement partie du voyage, ils sont le voyage lui-même. » Mendiez l’imprévu, et il vous le sera donné. Au cours de ma promenade dans la cité des livres, comme je me hisse pour tirer un volume d’une étagère un peu haute, je reçois une avalanche de livres sur la tête et reste hébété une demi minute, perché sur mon escabeau. Une vendeuse s’approche, me regarde, fait le tour de la situation et me dit, d’une voix effarée et attendrie : « Mais expliquez-moi comment vous avez fait? » Sous le coup de la surprise tous les deux, nous nous regardions et étions à deux doigts de nous faire une déclaration d’amour — nous avions reçu la bénédiction du divin imprévu.

« J’ai toujours senti un film comme un moment de la vie. Et si soudain j’avais envie de changer les répliques? S’il me venait en tête une nouvelle scène? Si j’avais envie à l’improviste de faire un autre film? Ou même un autre métier? »

A chaque moment de la vie nous vient une nouvelle réplique, surgit une nouvelle scène. Et nous pouvons toujours choisir de faire un autre film ou de changer d’occupation.

Mon sac de livres à la main, en compagnie de Fellini, Flaiano, Sottsas, je monte, plein de désirs, dans le tram numéro 2 en direction de la gare centrale, d’où je partirai dans une heure pour une destination encore inconnue. Ce soir, dans ma chambre d’hôtel, j’entrerai dans une nouvelle scène, dans un autre film. Sur le siège en face de moi, ma voisine lit et annote fiévreusement son livre : Della ventilazione meccanica non invasiva in urgenza. Lectrice anonyme, promesse de bonheur.


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