Au Coq-sur-mer (De Haan) avec Fellini

Posted on 21 juillet 2010

Depuis Bruges, on peut se rendre à la petite station du Coq-sur-mer en train, par Ostende ou Blankenberge, puis poursuivre le voyage en tram en direction de La Panne (frontière française) ou de Knokke (frontière hollandaise), selon la gare où l’on est descendu. C’est un beau voyage, car il offre toujours le luxe du dépaysement. La distance d’une frontière à l’autre est faible (il faudrait la mesurer non en kilomètres, mais en stations de tram) et cet heureux hasard étire l’espace à l’infini : en ce bout de Flandre occidentale, à cette époque de l’année, on entend jusqu’à vingt variations du néerlandais et autant de l’italien, parfois même pour une seule province, l’allemand, le français et ses empreintes wallonnes (surtout brabançonne), l’anglais, l’espagnol… et encore : le grec, le russe, le roumain, le polonais… Quel voyage! J’aime entendre le français comme une langue étrangère, comme une sourde musique de fond qui vient couper la rumeur ambiante. A peine débarqué du tram de la côte, j’allai au kiosque de presse où, après avoir feuilleté une douzaine de journaux et revues locales et internationales, je trouvai La Repubblica qui annonçait en première page un article sur Fellini. Quelle chance! Il y a à peine une dizaine de jours, je recevais de Toscane via internet un article sur Fellini tiré du même journal. Et quel hasard! J’étais justement en train de lire ses mémoires publiés il y a plus de trente ans.

Assis en terrasse de mon café préféré, le Paname, je me sens dans la peau d’un de ces exilés d’Europe orientale qui affluèrent sur ces rives dès les années d’avant-guerre, dans l’attente d’un visa pour aller ailleurs. Les Allemands sont nombreux ici car c’est un des rares endroits en dehors de l’Allemagne où ils peuvent être entendus dans leur idiome. A mes côtés, un touriste rhénan déchiffre le menu pour sa femme, en affichant un grand sourire de satisfaction entre chaque nom de plat qu’il traduit : « Mosselen », prononce-t-il sentencieusement. Puis d’un air catégorique, prenant le garde à vous : « Muscheln! ».

Je promène mon regard sur le monde qui passe sur cette promenade en bord de mer, c’est mon boulevard littéraire à moi, mon petit Paris — ne me trouvé-je pas au Paname? Le passé me suffit et mon propos reste modeste : les demis de bière servis avec un sourire dans des chopes de trente-trois centilitres à deux euros vous redéfinissent la raison pratique mieux que tous les traités de philosophie. Ici, ai-je pu remarquer, tout un chacun est philosophe : le peuple est couronné peuple sans aucune ambition à l’être, par pure grâce, en vivant sa vie, sans se prêter à aucun rôle qu’on lui voudrait voir jouer. En lisant l’article sur Fellini, je me rends compte peu à peu qu’il s’agit de l’article que j’avais lu dix jours auparavant. Je vérifie la date du journal : dimanche 11 juillet. J’en suis tout ému. Je serre le journal dans mes doigts comme un objet précieux. D’autant plus précieux que je m’aperçois que ma lecture « papier » est différente de la lecture « écran » que j’en fis il y a peu de temps. En se noircissant le bout des doigts, on y gagne en sentimentalité. Je relis l’article de la Repubblica bercé par le bruit des vagues, les cris des enfants et les allées et venues des vacanciers heureux. Le maestro, éternel enfant de Rimini à Rome, écrit à un ami cinéaste catalan, Jordi Grau, dans ses dernières années, « Mon petit Giorgino, je suis fatigué et vidé, j’en suis réduit à tourner des spots publicitaires télévisés, un travail pas vraiment exaltant ». Je me souviens du spot fellinien des rigatoni Barilla et du train fabuleusement onirique signé Campari comme de créations felliniennes dans leur quintessence. Ces courts métrages de la fin sont une partie de l’histoire du cinéma de Fellini, de l’histoire du XXème siècle finissant, au parfum mélancolique comme tout ce qu’il a écrit. Un artiste a qui il a été permis, en toute impunité, de mettre dans la bouche d’un de ses personnages, un sympathique fumiste — en 1953, dans les Vitelloni — : « Mais moi j’ai rien fait! J’étais en train de dormir! Je suis socialiste, moi! » est un miraculé de ce monde.

Et quant à la dernière folie à laquelle il avait rêvé, « un western sans coups de revolver avec des paysans romagnols », cette divagation nous poursuivra encore longtemps. Même si le western avec vrais coups de revolver est tourné tous les jours dans sa ville natale par les paysans romagnols de l’industrie hôtelière riminaise.


No responses yet. You could be the first!

Leave a Response

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express