Retour à Oostmeers | Brussell-express

Retour à Oostmeers

Posted on 14 juin 2010

J’ai quitté mon paradis du chemin des Rousses à Genthod pour me perdre quelques heures dans Paris. J’avais rendez-vous à France Culture, pour l’émission de Tewfik Hakem, A plus d’un titre. Mon amie attachée de presse m’avait demandé, au moment où je lui avais remis le manuscrit de Ma Valise : « Est-ce que tu balances? » J’avais fait semblant de ne pas comprendre. « Comment ça, est-ce que je balance? — Oui, enfin, je veux dire : est-ce qu’il y en a qui se reconnaîtront? » C’est ainsi que je dois à cette bonne fée d’avoir écrit in extremis deux ou trois articles sur les mœurs parisiennes du milieu littéraire qui, paraît-il, ont amusé la galerie. « Ce qui te manque, c’est des petits camarades de jeu », me dit-elle un jour où je me confiai à elle. Et voilà que j’étais invité à France-Culture, radio d’Etat, radio nationale, radio culturelle : trois mots qui soudain ainsi associés me font peur. Il n’y avait pas de quoi. A mon arrivée dans le studio, l’assistante, Céline, me mit aussitôt à l’aise. Il fallait annoncer quel livre on lisait en ce moment. « Oserais-je dire Les Aventures de Tintin? lui demandai-je. — Parfait, très chic, répondit-elle en riant. Quel album? — Et doenker ejland, L’Île noire, traduit en ostendais, c’est pour perfectionner mon idiome local. — Ah non, ça ne va pas, il faut que ce soit en français. — Eh bien, dans ce cas-là, ce sera Tintin chez les Soviets! » Tewfik fit son apparition à ce moment-là et s’exclama, rieur : « Non, là, vous faites de la provoc! » Je songeai au mot d’une amie : « J’ai pas envie de mûrir, j’aime ça, être infantile. » « Pourquoi aimez-vous Tintin? me demanda encore l’aimable Céline. — Je crois que j’aime sa philosophie de boy-scout, défenseur de la veuve et de l’orphelin, ami du plus faible. J’aime l’hymne à l’amitié entre les peuples qui se reflète chez mon héros à travers toutes ses aventures. Et puis, je sens chez son auteur, le Bruxellois Hergé, un profond scepticisme, quelque chose qui ressemble à un conservatisme humaniste, un peu comme chez le Genevois Rodolphe Toepffer, qui me le rend très proche. — Vous avez été scout? s’exclama soudain Céline, les yeux pétillants. — Oui, répondis-je dans un élan de fraternisation instinctive. — Ah bon? Où ça? » Là, je commençai à cafouiller. C’était au Teil, en Ardèche, puis à Montélimar, dans la Drôme, à la fin des années soixante. Je rêvais de monter en grade, de devenir chef de troupe, comme quelques années plus tard, à l’armée, je rêvais de faire les E.O.R., m’imaginant avec le bel « alpha » doré d’aspirant sur mes épaules. Ce rêve en ces deux occasions ne se réalisa pas, mais j’ai gardé un profond sentiment d’attachement pour les scouts et pour l’armée. — Vous avez été chef? poursuivit de sa voix douce la belle Céline. Oui, lançai-je d’une voix sûre (j’avais été louveteau). — Moi aussi, j’ai été cheftaine! » rayonna-t-elle soudain. Pas besoin de s’expliquer, on s’est compris tout de suite, on partageait les mêmes valeurs, à commencer par l’amitié. Je me rappelai soudain une harangue lointaine :

« Les chefs scouts, ce sont ceux qui reviennent en cours un lundi matin de février, l’air harassé mais le sourire aux lèvres : « Qu’as-tu fait ce week-end ? leur demande-t-on. — Je suis allé camper avec les scouts, on a fait un grand jeu de nuit, une marche de dix kilomètres pour aller à la messe et on a dû briser la glace de la cuve d’eau pour se laver torse nu à huit heures du matin… »

De rencontrer une ancienne cheftaine scout à France Culture me mit instantanément à l’aise, j’oubliai les malheurs de la France, le pays était sauvé.

« Alors on y va? » m’interpella Tewfik. On y va :

http://www.touslespodcasts.com/annuaire/radio-tv/radio-nationales/1778-episode562168.html

(publicité offerte par brussell-express dans la série « les écrivains de brussell-express »)

Paris se présente parfois sous un beau jour. C’était le cas ce mardi 8 juin. C’était le cas également la semaine précédente, avant que je rejoigne Genthod, mon village, pour quelques jours. Il avait fait grand beau pendant presque toute la semaine. Je donnai mes rendez-vous à la terrasse du café Ma Bourgogne, place des Vosges. Dans le square Louis XIII, les pelouses sont occupées par des mamans et leurs enfants. Aujourd’hui, même les solitaires sans enfants ont droit à s’étaler sur un bout d’herbe et Dieu sait s’il y en a. J’y rencontrai Mischa Aznavour, un auteur Anatolia. Mischa arrive avec ses chiens tenus au bout d’une laisse improvisée qui s’entortille autour des mollets des serveurs. On sirote un Perrier menthe tous les deux en rêvassant aux différentes façons d’atteindre le bonheur. Soudain j’entends qu’on donne du « Bonjour, Monsieur le Ministre » à la ronde et je reconnais l’ancien « Monsieur Culture » des années Mitterrand, Jack Lang. Tous les serveurs le saluent avec respect — leur ouverture d’esprit m’émerveille, car Dieu sait comment, dans l’isoloir, les garçons de café sont inspirés, leur semaine de soixante heures dans le dos… En tout cas, bravo, messieurs, pensai-je en moi-même, je dois en prendre de la graine. Et l’occasion de me montrer à la hauteur de l’ouverture d’esprit de mes camarades en tablier blanc, comme par magie, se présenta incontinent. Tandis que j’offre à Mischa un exemplaire de Ma valise (c’est un principe : les écrivains n’achètent jamais un livre de leurs amis qui écrivent, à fortiori s’il s’agit de leur éditeur), Monsieur le Ministre me sourit, non, je n’ai pas rêvé, peut-être est-ce la chance qui me sourit me dis-je, car quoi de plus prometteur que l’air épanoui d’un ministre, de surcroît socialiste. Instinctivement, je mime les serveurs et, avec un sourire respectueux, je le salue : « Bonjour, Monsieur le Ministre ». L’homme avance alors un pas vers moi, me tend la main et me salue cordialement. Puis il regarde le livre que Mischa vient de poser sur la table.

« C’est moi, là, en couverture », crois-je bon de lui faire observer en pointant du doigt la photo de l’homme à la valise prise en gare de Bruges, Flandre-Occidentale. Je sais que l’homme est ami des livres. Soudain une idée me traverse la tête (ne rêvais-je pas avec Mischa quelques instants plus tôt aux moyens d’être heureux et, dans cette quête du bonheur, ou plus modestement d’une certaine forme d’insouciance, n’avais-je pas évoqué l’idée de faire de l’argent, ce « cinquième élément », comme disait le poète Brodsky). « Monsieur le Ministre, lui dis-je de façon décontractée, accepteriez-vous de m’accorder un entretien, qui pourrait prendre la forme d’un petit livre? — Eh bien, me répondit-il d’une voix suave, l’air songeur, laissez-moi un mot à ce sujet et j’y réfléchirai. — Mais où? — Ici, on me le remettra. »

M. le Ministre s’éclipsa telle une apparition et nous nous regardâmes en silence un petit moment, Mischa et moi.

« Avoue quand même qu’au moment où Lang m’a serré la main, je suis monté dans ton estime, dis-je à Mischa.

— Euh… oui, c’est vrai, mais pas longtemps… avoua-t-il. Je me disais, quand même, t’es fortiche, lui proposer, comme ça, un entretien, mais qu’est-ce que tu vas lui poser comme questions?

— Tu parles, fortiche, pas plus que celui qui chipe un sac à main. Quelles questions je pourrais lui poser? N’importe quelle question. Je suis sûr qu’il aurait une réponse intéressante à tout, sans même avoir besoin de jouer au sophiste. Lang est un sensuel, et ce sont les sens qui gouvernent le monde. D’où sa popularité. »

Soudain, j’exultai. Je venais de lire une question posée au ministre dans Le Monde, « le journal informé du soir », comme disait Raymond Queneau il y a déjà cinquante ans. La question était inextricable, folle, insensée… attention, j’annonce un brelan d’as, âmes sensibles s’abstenir — tic, tac, tic, tac — suspense :

« Le P. S. doit-il se situer plutôt au centre, ou plutôt à gauche de la gauche? »

Ams, tram, gram,

Pic et pic et colégram,

Bour et bour et ratatam,

Ams, tram, gram.

Je ne me souviens plus de la réponse que fit le ministre, mais il ne tomba pas dans le piège.

« C’est pas ça qui les empêchera de trouver les cent millions d’euros qui leur manque, observa Mischa en aspirant le fond de sirop de menthe avec une paille, le nez dans son verre.

— Qui ça? Le Parti?

— Non, Le Monde. Enfin, bon, c’est la même chose. »

Quelques jours plus tôt, j’avais lu dans Le Soir, Le Swar, comme disent les impertinents du journal satirique Ubu/Pan, l’opinion de deux observateurs étrangers de la vie politique belge, le correspondant italien de La Repubblica et son homologue français du Monde. Pour faire court, l’Italien parlait un langage infiniment plus sensé que le Français. Il parlait la langue de la tolérance (attention, petit rappel pour les distraits : la tolérance ne s’exerce pas que dans un sens). En substance, il affirmait que les francophones devraient, pour le salut de la Belgique, ouvrir le dialogue avec les Flamands sur toutes les questions, y compris celles qu’ils osent le moins affronter, car la politique de l’autruche n’avait mené à rien. L’Italien parlait un langage humain. Le Français, pétri de certitude jacobine, parlait le langage politique de l’intransigeance et jouait aux apprentis sorciers. Toujours la même histoire de l’Ancien Régime qui ne veut pas voir que le Nouveau Régime gronde à sa porte. « Tuut! Tuut! Achtung! Péril nationaliste! Pas op! Pouët, pouët! » Régionaliste toi-même, avec ton universalisme départemental étriqué, garde tes cocoricos pour d’autres campagnes.

Quand je découvris la Belgique, à l’âge de quinze ans, je m’étonnai, en bon petit produit de l’école — même si elle fut pour moi de courte durée — républicaine, que l’on y parlât officiellement trois langues. Puis je fis mon chemin dans la vie et je compris ce qu’un jour Cioran avait affirmé : ayant grandi en Transylvanie où l’on parlait le hongrois, l’allemand et le roumain, il se sentait plus à l’aise dans les pays qui échappaient au monolinguisme, telles la Suisse ou la Belgique. Le journaliste italien de La Repubblica partait avantagé sur le Français dans sa réflexion — inévitablement linguistique —, puisqu’il venait d’un pays où les langues officielles reconnues sont, aux côtés de l’italien, d’une part l’allemand et le français et, d’autre part, le ladin et le sarde, le frioulan et l’occitan, le romani, l’albanais et l’arpitan, le slovène et le griko, l’algherese et le molise, pour ne pas parler de la multitude de dialectes non officiels qui continuent à vivre leur vie : le corse, le sicilien, le lombard oriental, l’émilien-romagnol, le lombard occidental, le ligure, le piémontais, le vénitien, le napolitain, l’austro-bavarois, l’arbëresh, le sinti. On ne peut rien comprendre à l’imaginaire d’un Fellini ou d’un Pasolini, pour ne prendre que ces exemples, si l’on n’entend pas leur dialecte. Même un Heidegger, en quête de spiritualité, s’est penché avec ravissement sur la poésie dialectale du Bâlois Hebel. L’eût-il comprise, qu’il aurait peut-être échappé à cette langue unique, l’esperanto du Troisième Reich.

Et maintenant, je voudrais rendre hommage à un grand artiste italien,
à un poète du langage que je viens de découvrir, je veux parler, mesdames et messieurs, du baladin romain…

ENRICO BRIGNANO! (applaudissements à tout rompre, svp).

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=_fWSp5oewKc[/youtube]

Observez les réactions du public dans la salle, chers amis francophones, et vous verrez le bonheur qu’il y a à partager une langue une et variée.

Durant un de mes derniers séjours parisiens, j’eus à cœur de faire découvrir à une Italienne de Toscane ce sketch du comédien romain. Une Toscane : autant dire la crème de la crème. J’observai l’expression de son visage changer au fur et à mesure que la parole de Brignano voyageait, dans un mouvement musical, du nord au sud. L’acteur commence par s’exprimer dans un bon italien moyen, rien d’extravagant, on écoute sagement en attendant patiemment la suite et heureusement ça se gâte vite : une vague venue des Apennins sort de la bouche du magicien du verbe, déferle sur la plaine du Pô, et nous voilà jusqu’au cou dans le vénitien de Padoue (autant dire du mandarin), puis on a droit à un bref interlude romain pour rappeler au public qu’on est ici entre nous; là, méfiance de l’amie toscane (Rome, la grande rivale), amusement agacé chez moi, qui me souviens de l’ambiance plébéienne à la plage de Ladispoli, quand je venais me délasser après une mission d’accompagnateur de wagons-lits. Heureusement, l’interlude romain ne dure pas et la langue de Brignano continue à se répandre à travers le pays, comme un fleuve qui déborde de tous ses affluents; c’est alors que je vois Lucia peu à peu se prendre au jeu, elle découvre ce corps qui s’ouvre à tous les sens et relève, au détour des humeurs dialectales, le nid d’où elles s’envolent : « Ah, si, Bologna! l’entends-je s’exclamer. Bari! Perugia! Et là… attends… — Calabria! lui dis-je pas peu fier. — Non, qu’est-ce que tu racontes, c’est pas du calabrais… — Calabrais, je te dis. — Mais tu vas pas m’apprendre à moi… — Calabrais. — Si, va, c’est du calabrais, lâche-t-elle un brin exaspérée, avec qui tu l’as appris, toi, le calabrais, avec la n’dranghetta, sûrement. » Puis je la vois se renfrogner imperceptiblement et je la surprends murmurer à voix basse, comme inquiète : « Et le toscan? Il le fait pas, le toscan? » Mais si qu’il le fait le toscan, et là, soudain, on n’est plus à Paris, ni en Italie, on est ailleurs. On est à la maison, une maison parfois haïssable, maison néanmoins. Le toscan, avec ses consonnes voilées, me fait penser à l’andalou et aux vents chauds du désert, au schleswigeois baigné par la Baltique, au brugeois et aux plaines maritimes. « A la maison » : a ‘ccchasa, to huus. Je rêve d’une immense chorale qui chanterait les partitions de toutes les langues de cette terre.


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