Promenade à Genthod

Posted on 07 juin 2010

Toujours pas de nouvelles d’Augustin Dubois et des articles promis depuis bientôt un mois. C’est pourtant lui qui tient la vedette de ce blog, comme jadis dans Le Lecteur. Dans son dernier mail, il m’écrivait :

« Tu auras ce soir :

– l’article – long – sur Godard. Désolé pour le retard.

– un article – bref – sur l’exposition Takeshi Kitano à l’Espace Cartier;

– un article – bref – sur l’article du Monde de Gérard Courtois sur Sarkozy, paru hier et qui m’a énervé…

« Tu auras la semaine prochaine un article dithyrambique mais bref sur le Dictionnaire de la philosophie russe de L’Âge d’Homme que je suis allé récupérer rue Férou.

« PS : Pierre Assouline te rend hommage dans le nouveau numéro du Magazine littéraire… »

Je reconnais bien là ses façons et cela me rappelle l’époque du Lecteur : pendant des semaines, j’attendais ses articles, puis un message joyeux arrivait : « Ce soir tu auras… » Nouveau silence, nouvelles tentatives d’intimidation de ma part lorsque je le piégeais la nuit depuis un numéro masqué, etc.

Patiente, ami lecteur, on connaît le gaillard, un authentique parigot, catho bon teint : on ne devrait pas être déçu.

Je ne sais pas pourquoi, j’ai relevé dans le post-scriptum une pincée d’ironie, au-delà du fait que je le prenais comme un lot de consolation, en attendant les articles promis et attendus, une mise en bouche un peu facile… J’ai été néanmoins vérifier l’information, qui n’a pas manqué de me surprendre : à mon grand étonnement, elle s’est révélée exacte. Ici je dois me confesser : l’homme est faible, l’homme qui écrit peut-être plus encore que les autres. Je pensais être souverainement indifférent à un hommage de Pierre Assouline; pis même : « un hommage de Pierre Assouline serait un opprobre », étais-je enclin à penser (peut-être pour me consoler de la certitude que jamais je n’aurais un hommage de Pierre Assouline, qui sait?) Et, après le premier moment d’incrédulité, je me suis surpris à être ému : si Pierre Assouline, avec lequel, dans les limites de la courtoisie, civilisation judéo-chrétienne oblige, je me suis toujours montré extrêmement critique, pour ne pas dire méchant, me rend hommage (certes, avec toute la prudence et la réserve de rigueur dans le département) – où allons-nous, Seigneur? Ces quelques mots aimables de sa plume à mon intention m’ont jeté, je dois l’avouer, dans la plus grande perplexité. J’ai d’abord cru, bêtement, que l’homme était rusé, qu’il me savait imprévisible et que, ma foi, un petit mot gentil au hasard de l’une de ses nombreuses tribunes ne coûtait pas grand-chose et que cela désarmerait probablement un mot un peu fort qu’il pourrait m’inspirer sur un coup de sang. Je m’en suis ouvert à mon amie Laurence, au cours d’une promenade dans le village de Genthod, au bord du Léman, où je vais régulièrement me réfugier (Genthoux, comme disent les gens bien nés ici).

« Je crois que tu le mésestimes, me dit-elle finaude, cela va peut-être te surprendre, te choquer même, mais je pense qu’il est capable d’avoir du respect pour ce que tu fais. » C’en fut trop pour moi, je jetai l’éponge.

Autre sujet de surprise : l’excellent article de Frédéric Pagès dans le Canard enchaîné sur un certain Alain Badiou, « major de l’École Normale » (lu dans le TGV Paris-Genève, départ 18h10, vendredi 4 juin). L’ironie comme un des beaux-arts ne s’apprend pas – je me sens toujours un peu balourd avec mon cœur d’artichaut – et j’admire cette façon de terrasser un vilain par petites touches, de dire des vérités terribles et de faire mouche, mine de rien. « Qui est au juste ce Badiou? demandai-je à un ami plus au fait des contemporains que je ne le suis. — Il est de la génération de Maspéro, me répondit-il. Il fut l’auteur d’un roman illisible publié au Seuil, très vanté en son temps pour “son engagement politique”. Après avoir été un romancier raté, il a finalement réussi à se rater comme raté. Disons que le problème avec des gens comme ça, c’est que leur cruauté ne connaît pas de limites. » Effectivement, ce philosophe « rêve de voir chasser » le président des Français « par la rue ». Et quand on connaît la rue pour l’avoir vécue, on ne se fait aucune illusion : la rue, c’est les coups et, comme dans la chanson de Johnny Hallyday, « les coups, ça fait mal ». Cette fascination d’une certaine bourgeoisie intellectuelle – qui n’a jamais vécu la rue – pour la plèbe et la violence n’en finira jamais de m’étonner. De quoi, de qui ont-ils peur, de quel ennemi veulent-ils se venger, ces Badiou, ces Onfray, ces amants des « Lumières », pour haïr avec une telle passion la pensée, le dialogue, la spiritualité, le bonheur — leur semblable enfin. Est-ce donc cela, le produit de l’Université? « Sans haine, point de salut », voilà leur credo. Comme la malheureuse héroïne du roman de Dovlatov, dans L’Étrangère, « qui voulait à tout prix un mari, ne fut-ce que comme objet de haine », il faut coûte que coûte un « ennemi de classe » à ces ennemis de l’homme qui ont comme premier moteur la haine d’eux-mêmes. Mes bons amis, voulez-vous que je vous dise quelque chose qu’on ne vous a jamais dit? Hé! Hé! Les classes, vous les avez égorgées il y a deux cents ans! Ne comptez plus sur elles! Aucun Chamfort ne recevra plus l’aide d’un évêque ou d’un prince de Condé! « Chamfort qui s’alarma du terrorisme quand il en fut frappé lui-même », dira son ami le comte Roederer, qui citera, dans l’édition des maximes du moraliste français, quelques-unes de ses phrases les plus parlantes : « La tragédie ne fait plus d’effet depuis qu’elle court les rues », s’émut Chamfort quand il vit que les Français trucidaient des Français. « C’est un brave homme que ce Barère, (aka « l’Anacréon de la guillotine, l’aède des soldats de l’an II) dira-t-il encore du tortionnaire avenant, il vient toujours au secours du plus fort. » M. Badiou, comme le Rapporteur attitré du Comité du Salut public, aura compris qui est le plus fort : la rue, pourvoyeuse de troupes.

Nous n’en finirons plus de méditer ce mot du Dr Johnson : « Le patriotisme est le dernier refuge de la canaille »; le nouveau patriotisme, c’est la politique, c’est le progressisme.

« Le plus grand crime de la Révolution, voudrions-nous dire à MM. Badiou et Onfray, ce n’est pas d’avoir incendié les châteaux, mais d’avoir rasé les chaumières. » Cette pensée, nous la devons à un penseur catholique colombien, Nicolás Gómez-Dávila, un révolutionnaire comme ils n’en ont jamais rêvé.


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