Plossu Cinéma | Brussell-express

Plossu Cinéma

Posted on 10 juin 2010

Plossu Cinéma, ce livre au format à l’italienne, écran de cinéma aux pages-scènes multiples, s’ouvre sur une évocation de la cinémathèque de Chaillot, que le photographe en herbe fréquentait dès le début des années soixante. Ceux qui ont connu le bonheur d’avant mai 68 et s’en souviennent ont gardé toute leur jeunesse, quarante ans plus tard. Ceux qui ont connu le bonheur, même dans la clandestinité, d’avant octobre 1989, par-delà le Mur, n’oublieront jamais la saveur de ce fruit interdit.

Les livres que l’on aime absolument sont ceux dans lesquels, inévitablement, on retrouve une partie de soi-même. A quelques dix années d’écart, j’ai le sentiment, en feuilletant et en lisant Plossu Cinéma, de revivre de nombreuses scènes qui pour moi s’étaient déroulées dans les années soixante-dix et quatre-vingt. A peine arrivé à Paris, je découvrais, moi aussi, ce temple de la culture (je ne connaissais pas le mot « culture », j’appelais cela la vie) : la cinémathèque de Chaillot où, pour une pièce de cinq francs, on pouvait s’offrir le spectacle d’un film enchanteur. Parfois, sur le siège voisin, on remarquait le profil d’une spectatrice à la beauté étrange et émouvante, semblable à celle des femmes que Plossu a rencontré et photographié, une amie d’un soir qui pouvait se métamorphoser en une rencontre.

Plossu, le poète des images, a trouvé sa propre poésie dans le cinéma de sa jeunesse; le cinéma était dans la salle, il se jouait sur l’écran et parmi les spectateurs, et dehors aussi, sur le parvis de ces petits temples du cinéma, avec son architecture, ses affiches, ses photos, ses noms simples et magiques : Teatro Boulevard, Barstow, Lorenzo Theatre, El Rey, Studio… La magie du spontané, de l’intuition, de l’irréfléchi, surgit dans chacun de ses plans; Vittorio de Sica a raconté comment, un dimanche matin, aux abords de la place d’Espagne, à Rome, il rencontra Roberto Rossellini qui attendait, pour tourner une scène au pied des escaliers mythiques, une jeune actrice qui tardait à arriver. « J’attends encore dix minutes, lui confia le maestro, et, si elle n’est pas là, je tourne la scène avec la première passante qui fera l’affaire. » « Ce jour-là, je compris comment été né le cinéma néoréaliste italien », dira de Sica.

Les photos de Plossu appartiennent davantage à cette vague néoréaliste italienne, toute de sensualité, d’émotion, gorgée de culture latine et catholique, qu’au mouvement de cette « nouvelle vague » plus froide, plus consciemment intellectuelle où on l’a projeté. Plossu, né au Viet-Nam, a de la famille dans le Dauphiné et je l’apparenterais volontiers à cet autre esprit dauphinois doué pour le bonheur : celui qui se rebaptisa « Arrigo Beyle, milanese »; comme Beyle, il a longtemps été chercher son bonheur à l’étranger. Aussi est-il devenu, au fil de ses errances de par le vaste monde, ce bon samaritain, don Bernardo, pêcheur d’images qui toujours nous ravissent, parce qu’il réussit, après avoir exercé son art pendant une moitié de vie, à nous étonner encore. A quoi tient cette magie? Sans doute à ce que l’homme, n’ayant jamais été d’aucune clique, n’a jamais eu besoin de se trahir; il est resté lui-même, un Français sur les routes du monde, un grand artiste qui fait rêver ceux qui regardent ses photos parce qu’ils se reconnaissent en cet homme, dans la beauté complice des visages et des paysages, dans le rêve partagé, fût-ce d’un paradis perdu : le spleen de la nostalgie est aussi grand que son objet.

Plossu Cinéma, Textes de Nuria Aidelman, Alain Bergala, Michèle Cohen, Gildas Lepetit-Castel, Pascal Neveux, Dominique Païni, FRAC Provence-Côte d’Azur-Galerie La Non-Maison-Yellow Now/Côté photo.



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