Grandeur et solitude de Jean-Luc Godard, géniale tête à claques suisse

Posted on 07 juin 2010

Notre collaborateur Augustin Dubois nous écrit :

« Tu es éditeur. Tu publies des bouquins. Tu nous demandes de faire un bouquin sur le cinéma et la politique. On se souvient plus très bien qui a joué la poule, et qui a joué l’œuf. Bref, on a signé un contrat. On a fait le bouquin et on te l’a apporté. Tu nous a donné trente mille francs en échange. Qu’est-ce que ça veut dire ? Nous, on dit simplement : quel rôle ça joue dans les luttes actuelles ce bouquin ? Pour nous, savoir pourquoi on t’a piqué ce fric fait partie de la lutte. Quel rôle tu joues en abritant les théoriciens révisionnistes de Tel Quel dans ton tiroir de gauche, dans celui du milieu ces vieilles sorcières idéalistes style Raymond Aron ou Claude Lévi-Strauss, et dans celui de droite la biographie de Hô Chi Minh pour 15 francs ? Quel rôle tu joues en publiant Geismar et Cohn-Bendit quand c’était la fête et en refusant de témoigner en faveur du compagnon Maspéro jeté en prison par Marcellin ? Et quel rôle tu joues en nous demandant un bouquin sur le cinéma et la politique ? Bref, quel rôle jouent les éditions du Seuil dans le processus de transformation de la société capitaliste française ? Notre tâche est de savoir où on en est, sur le front idéologique, et qui sont nos ennemis ? Nous avons un mal fou à prendre une position de classe prolétarienne sans rester un être de classe bourgeoise. C’est avoir besoin de ton fric pour payer l’appartement pour se reposer des blessures reçues dans la rue. Prendre une position de classe, c’est se servir de ton fric pour acheter un projecteur 16 mm à un docteur du Fatah pour qu’il montre aux Bédouins malades la nécessité de faire l’unité du peuple jordanien et palestinien contre Israël. Voilà, maintenant, tu comprends peut-être mieux notre violence. Nous savons que tu es un espion, un flic, un manager, un idéaliste, un religieux, un démocrate, un lâche… Aujourd’hui, de te foutre ce bouquin sur la gueule, c’est pas grand-chose, merde, mais ça nous donne du courage. Car un jour, vous déguerpirez tous, les gallimardeux, les seuils, les hachette, les minuit, les grassettes. »

jean-luc godard

C’était en 1969 et Godard s’adressait à Paul Flamand, patron des éditions du Seuil, qui ne se laissa pas intimider et refusa illico de publier le livre en question. Dans cette logorrhée au charme aujourd’hui suranné fleurant bon les années 68 se retrouvent concentrés de façon caricaturale les différents ingrédients qui au fil du temps ont fini par caractériser notre sujet : un don illimité pour la provocation, une fascination ingénue de fils de la bourgeoisie pour toutes les luttes des soi-disant opprimés de la planète, un réel talent pour trouver la formulation la plus efficace qui frappera l’imagination.

On pouvait faire confiance à Antoine de Baecque, critique aux Cahiers du cinéma, pour être sûr que pas un bouton de guêtre ne manquerait à cette énorme biographie du cinéaste suisse, lestée d’un appareil de notes digne de La Pléiade et d’un recensement a priori exhaustif des œuvres du maître. En historien méthodique et méticuleux, l’auteur a rencontré tous ceux qui de près ou de loin ont croisé la route de « JLG », a compulsé quasiment toutes les archives disponibles au point de rendre parfois un peu fastidieuse la lecture intégrale des moindres péripéties de son sujet. Avions-nous absolument besoin de savoir que Godard a écrit tel scénario sur les feuilles format A4 d’un cahier à spirales Héraklès ? Tant de minutie dans le détail ferait presque perdre de vue le drame fondamental décrit par ce livre. Comment un jeune cinéaste faisant une entrée fracassante sur le devant de la scène avec ces coups d’éclat à l’audace inouïe que sont À bout de souffle ou Pierrot le Fou va peu à peu quitter le plancher des vaches des cinémas de quartier pour se muer en un pur OVNI dans l’éther raréfié de la cinéphilie. L’icône de la Nouvelle Vague qui faisait exploser le cinéma de Papa s’est peu à peu détaché du grand public pour devenir un vieux réalisateur bougon et grincheux de films ennuyeux et abscons pour intellectuels snobs. Comme le dit cruellement Yann Moix, critique au Figaro : « Son cinéma ennuifie tout. C’est très français comme réflexe et très scolaire : si l’on s’ennuie profondément, c’est que ça doit être profondément intelligent. »

Godard a lui-même forgé la cage qui s’est finalement refermée sur lui. Passionné de technique, il n’a eu de cesse d’acquérir et de maîtriser les moyens les plus innovants et sophistiqués lui permettant de réaliser en quasi-autarcie ses œuvres. Génie de la provocation aux sautes d’humeur aussi soudaines qu’imprévisibles, il s’est aliéné la plupart de ses interlocuteurs institutionnels publics ou privés qui ont appris à se méfier des foucades de cet histrion au comportement lunatique. Polémiste redoutablement intelligent, volontiers provocant et à la culture impressionnante, il a vite fait le vide autour de lui en intimidant ses interlocuteurs et se plaint de la vacuité intellectuelle de ceux qui le vouent aux nues. Godard vieillissant a perdu toute crédibilité commerciale et est devenu une cible de choix pour cinémathèques en mal de programmation branchée, rétrospectives culturelles ou sujet de thèse pour universitaires. Condamné, comme l’ont montré les péripéties du dernier Festival de Cannes, à creuser lui-même le fossé qui s’élargit entre les critiques spécialisés qui le révèrent comme un dieu vivant et le grand public qui boude ce vieux misanthrope réac et incompréhensible, il s’enfonce dans une grande solitude, se retranchant du monde dont il dénonce la médiocrité, qu’il s’agisse de la télévision, du cinéma ou même du tennis, que ce grand sportif compare désormais à une activité de brutes. Bref, comme le stigmatisaient déjà ses délicieux petits camarades en 1968 : « Godard, le plus con des Suisses prochinois ».

Tout le talent d’Antoine de Baecque est d’aller au-delà de cette façade complaisamment répandue de tête à claques misanthrope pour révéler, au sens photographique du terme, une personnalité souvent attachante et plus complexe. Derrière le cabotinage exaspérant du personnage se cache une profonde réflexion sur la nature du cinéma et, bon gré mal gré, il faut reconnaître que JLG a réalisé quelques incontestables chefs-d’œuvre qui ont marqué son histoire. Le récit détaillé du tournage des grands films de la première période montre la façon éblouissante dont Godard retourne les contraintes techniques, financières, physiques qui lui sont imposées pour créer une méthode de réalisation des films peu orthodoxe – c’est un euphémisme –, mais remarquablement efficace, qui déconcerte ses partenaires. Ensuite, parce que Godard, l’odieux cynique, avance dans l’existence dans un mélange inattendu de romantisme fleur bleue tout à fait désarmant, une sensibilité d’écorché vif, une inadaptation chronique aux trivialités de la vie quotidienne – Godard ne lave pas ses chemises, quand elles sont vraiment trop sales, il les jette à la poubelle et en achète une nouvelle –, le tout entrecoupé de séquences où il peut se montrer remarquablement déplaisant. Rien n’illustre mieux ce mélange de grâce nonchalante, d’inconscience et d’infantilisme que la description du tournage en 1969 du film Vent d’est. L’idée venait de Daniel Cohn-Bendit, qui avait le désir de tourner un western politique spaghetti. Godard, d’abord réticent, s’était laissé convaincre et avait débarqué à Rome, lieu du tournage, avec son équipe, dont Anne Wiazemsky et Raphaël Sorin. Le jovial Dany-le-Rouge, en short, son petit ventre rond de buveur de bière moulé dans un tee-shirt, les avait précédés, entouré d’une bande de révolutionnaires. Côté italien, l’équipe s’installait également, producteurs, techniciens ou acteurs. Quelques figures de la gauche révolutionnaire mondiale complétaient le petit groupe, comme l’actrice Vanessa Redgrave ou le cinéaste brésilien Glauber Rocha, qui décrit ainsi sa relation avec le cinéaste :  « Devant cet homme maigre et chauve de quarante ans, je me sens comme une tante affectueuse qui a honte de donner une sucrerie à un neveu triste. Godard inspire une grande tendresse. C’est comme si je voyais Bach ou Michel-Ange mangeant des spaghetti dans la plus grande déprime, trouvant qu’il n’y a plus de sens à peindre la chapelle Sixtine ou à composer l’Actus Tragicus. Godard est devenu comme ça, aussi humble que saint François d’Assise, honteux de son propre génie, demandant pardon à tout le monde, pleurant comme un enfant quand quelqu’un ose le gronder, se plaignant d’être pauvre et abandonné tandis que la gloire d’être le plus grand cinéaste après Eisenstein pèse sur ses épaules de bourgeois. C’est surtout un anarcho-moraliste : « Arrêtons, lance-t-il à tout le monde, je suis seulement un ouvrier du cinéma, ne me parlez pas de cinéma, je veux faire la révolution, aider l’Humanité. »

Pétri de principes révolutionnaires, Godard a décrété un salaire égal pour tous, payé en espèces en début de chaque semaine et des assemblées générales auxquelles se plient les techniciens résignés, qui trouvent ce cirque grotesque. Une part de ces fonds est détournée, et Godard s’apercevra plus tard qu’elle a servi à financer l’ouverture d’un cabaret et d’une boîte de nuit à Milan. Certains des techniciens italiens ont tout claqué pour s’acheter ensemble une Ferrari. Le budget de 220 000 dollars, est financé en partie par le mécène Ettore Rosbosch, héritier de la famille Agnelli, jeune dandy vivant entre son grand appartement romain et son yacht en baie de Cannes, en partie par Marco Ferreri, engagé dans le mouvement Lotta Continua. Le tournage commence en joyeux délire dans une totale improvisation, chacun ayant le droit de cadrer, d’apporter des costumes ou de participer à l’élaboration du scénario. Très vite, l’ambiance se tend. Les anarchistes partent à la plage ou finissent dans les champs. Les amis de Godard traitent les techniciens italiens membres du PCI de « révisionnistes ». Les premiers jours de tournage sont catastrophiques. Anne Wiazemsky quitte Godard pour tomber dans les bras d’un lieutenant de Cohn-Bendit ; Gian Maria Volonte est furieux et trouve Godard trop mou ; les anarchistes passent plus de temps au bistrot que sur le plateau. Celui-ci, au bord de la crise de nerfs, finit par rappeler de Paris son ami Jean-Pierre Gorin, qui l’aide à reprendre les choses en main, d’autant qu’il n’y a plus d’argent dans les caisses ; un putsch met temporairement de côté la fraternité révolutionnaire, Godard est le patron et les assemblées générales sont supprimées. L’équipe se sépare et Godard et Gorin finissent le montage en quatre mois, enfermés dans leur petit studio parisien.

Soit les Pieds Nickelés à la production, Bibi Fricotin à la réalisation et Federico Fellini à la technique ! La Révolution, comme on l’aime, sous le parasol, avec beaucoup de bulles de champagne Roederer et le cuir profond et fauve des sièges de la Testarossa !

Antoine de Baecque, Godard – biographie, Grasset.


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