Godard, Socialisme et vuvuzela blues

Posted on 30 juin 2010

C’était l’autre samedi, un jour pluvieux, à la veille de l’été. Voilà que mon regard s’arrête sur le programme de cinéma dans le Journal de la Côte. Socialisme/Godard, crus-je lire. Deux mots qui, dans leur association prometteuse, me fouettent aussitôt le sang. « Tous les jours, séance unique à 18:25, Cinéma Bio, place du Marché à Carouge. » Je crois bien n’avoir jamais vu un film de Godard en entier, sagement, en spectateur attentif. J’ai en tête quantité de bribes de ses films, des séquences qui tournoient en tous sens, comme sur une table de montage.

Quand j’étais adolescent, à mon arrivée à Paris, je découvris ce monde merveilleux des cinémas et je n’allais voir que les vieux films dans ces salles magiques : aux studios Action rue des Ecoles et rue Christine, à la Pagode rue de Babylone… On y passait souvent des rétrospectives des maîtres de la vieille école : Kurosawa, Visconti, Bergman… A la Cinémathèque de Chaillot, je m’immergeai dans les films du « néo-réalisme italien » et je compris ce qu’était la poésie, quelque chose de proche de la vie. Je ne connus le cinéma de la Nouvelle Vague que des années plus tard. Le seul contemporain français qui me parlait était Jean Eustache, que je découvris à peu près en même temps que Chantal Akerman, qui était belge, elle. Je me souviens avoir vu en « spectacle permanent » La Maman et la putain et, un peu plus tard, Jeanne Dielman, plusieurs fois de suite dans la même journée. Le cinéma était autant dans le mouvement des strapontins ou dans le passage des allées que sur l’écran. J’habitai rue de Rome, chez une psychanalyste qui m’hébergeait charitablement. J’allai voir Jean Eustache qui habitait chez sa grand-mère, de l’autre côté du pont Cardinet. Je me souviens que dans l’annuaire téléphonique, il figurait comme « assistant metteur en scène ». Quand je le rencontrai, il me fit l’effet d’être très timide et très vrai. Un jour, je le revis dans le bus 63 en revenant du Palais de Chaillot, avec ses longs cheveux raides tombant sur ses épaules et ses fines lunettes à monture dorée, l’air ailleurs. Je lui dis que j’avais le sentiment que la préoccupation de l’argent — du manque d’argent — était au cœur de ses films (je pensais à Mes petites amoureuses, où le héros sans le sou s’entend dire par un habitué du café : « Tu vois comme c’est bien d’avoir de l’argent? Tu peux t’offrir un Peppermint Jet, deux Peppermint Jets, autant de Peppermint Jets que tu veux! » et aussi à La Maman et la putain, quand Alexandre va emprunter de l’argent à un ami pour inviter sa maîtresse au restaurant Le Train Bleu, à la gare de Lyon.) Son visage, en entendant mes paroles, montra de l’effroi. J’en fus peiné mais je n’eus pas le temps de préciser ma pensée et nous descendîmes tous les deux à Maubert, où je le vis s’engouffrer dans le café Le Ronsard. J’étais à cette époque moi-même très sensible à la question de l’argent, aux voies mystérieuses qu’il fallait emprunter pour s’en procurer. D’en avoir devant soi pour vivre un soir, un jour ou une semaine me paraissait à chaque fois un miracle renouvelé.

Jean Eustache était un grand solitaire dont le malheur fut de n’avoir pas su s’accommoder du crétinisme ambiant de son époque (critiques, producteurs, etc.) Plus d’une fois, dans ces béates années 1970, j’entendis cet anathème qui le désignait « de droite ». Je crus comprendre qu’être « de droite » pouvait signifier, dans le meilleur des cas, ne pas avoir le talent de se prostituer. Truffaut, Eustache, Rohmer, étaient très certainement des hommes « de droite » puisque profondément individualistes. Il faut avoir connu la maison de correction pour comprendre le mot de Truffaut : « Quand on a fréquenté cette école, on ne peut plus jamais être de gauche. » Il y a des expériences qui vous économisent des illusions et parfois même, des crapuleries. Godard, puissant individualiste, est tout autant de droite que ses camarades, mais en plus, il est habité, lui, par le démon de « la gauche ».

Arrivés au cinéma Bio, à Carouge, je demande deux places. La jeune caissière nous signale d’une voix autoritaire qu’il ne reste plus qu’une place. « Nous autorisez-vous à regarder le film à tour de rôle? » lui demandai-je d’un ton vengeur, mais pas trop, car ici on est chez les « alternatifs », les cousins du quartier des Grottes et on rigole pas tant, avec ces énergumènes.

Bande annonce JLG Film Socialisme

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=FN27Hhfkf6k&feature=related[/youtube]

« C’est bon, qui y va en premier? » nous fait-elle, indulgente et peut-être amusée par ma demande, car les alternatifs peuvent aussi montrer un côté humain, parfois.

J’y allai. J’en ressortis étourdi au bout d’un quart d’heure. Mon amie versoisienne prit le relais. Puis j’y retournai quand elle en revint. Au bout de quelques allées et venues, la caissière commença à en avoir marre de ce manège et se mit à élever la voix : « Maintenant ça suffit, vous dérangez les spectateurs. Je sais pas pourquoi je vous ai laissé… C’est fou, votre histoire! »

Et là, j’eus soudain une illumination. Je lançai à ma très décente gardienne des mœurs : « C’est pas pire que ce qui se passe à l’intérieur, vous savez! C’est du Godard, cette situation! Je la sentis soudain inquiète. Que pensez-vous du socialisme? poursuivis-je inspiré. Il lui a réglé son compte, là, ma parole! Rien que pour ça il mérite un prix, ce film, vous croyez pas? Vous l’avez vu ce film, n’est-ce pas? C’est un film sur la trahison, c’est bien ça? Sur la fatalité historique de la trahison, vous êtes d’accord? »

Je me fis servir deux bières au comptoir que je bus coup sur coup pour me calmer. Deux sud-américaines s’arrêtèrent de parler. Il était temps de partir. On traversa la place, il se remit à pleuvoir, les images, les plans, les sons, les voix du film dansaient dans ma tête. Ce film était saturé d’idées, d’esthétique, d’intelligence diabolique, prêt à exploser à l’écran, gorgé de mélancolie, de chagrin et de colère. L’histoire était là, quelle histoire, peu importe, ici le film fait l’histoire. Les langues, l’allemand, le russe, le français, sont un élément de sensualité, autant que le navire ou que la mer, autant que les machines à sous qui vomissent l’argent dans un des antres du vaisseau ou que les gestes les plus ordinaires de la vie domestique.

La semaine suivante, un dimanche étouffant, j’allai voir à Genève un amateur de littérature et de cinéma pour lui parler de Socialisme et de Godard. Nous nous étions donnés rendez-vous à notre lieu habituel, La Cave valaisanne, à Plainpalais. Ses commentaires, comme toujours, m’ont laissé abasourdi. C’est un peu comme avec Brodsky, ses amis russes de l’émigration disaient qu’après avoir conversé avec lui pendant une heure, ils se mettaient à saigner du nez. Moi, avec Dimitri, c’est le mal de tête qui me prend, avec un besoin irrépressible de ne plus jamais me poser de questions, de me laisser vivre naturellement. Je pensais à Godard qui parlait de ses promenades matinales dans les rues de Rolle, la ville de la côte vaudoise où il vit : « On parle de nos animaux avec des voisins qui sont peut-être des gens avec qui je ne pourrais pas avoir une conversation artistique ou politique, et pendant une demi-heure c’est la paix. » Godard avait proposé de distribuer des chiens aux Israéliens et aux Palestiniens afin de leur fournir un sujet de discussion pacificateur. Cette proposition me rappela celle d’un ami psychiatre irlandais, qui lança l’idée, il y a vingt ans, au début de l’Intifada, qu’il fallait bombarder les territoires palestiniens de magnétoscopes et de téléviseurs avec des cassettes pornos pour qu’ils deviennent enfin comme nous et qu’on ait la paix. Peut-être la chaîne Canal+ pourrait-elle sponsoriser une opération de ce genre? On verrait dans le ciel, au-dessus des plages de Gaza, des avions larguant des biens de consommation occidentaux avec à leur traîne de grandes banderoles : « Canal+, PS and Love ».

« Ecoute, me dit Dimitri d’un ton pensif, ces anarchistes intellectualisés, ce sont des adeptes de l’ordre. Lacan, Chomsky, Godard… Puis, ayant observé une mimique de dégoût sur mon visage, il ajoute : Et ce n’est pas la peine de faire des grimaces, ça ne m’impressionne pas. » Là-dessus, il me cite un exemple de ce qu’il nomme sa « thèse de l’immaturité ». Dans les Propos de table de Hitler, Martin Borman, son secrétaire, raconte que le Führer avait fait arrêter sa voiture sur une route de Bavière devant un couvent pour aller se recueillir. Au bout de plusieurs heures, il retrouva son chauffeur et lui déclara : « On va perdre la guerre. On n’arrivera jamais à faire des ordres religieux dans notre parti. On n’a pas assez de temps. »

Et comment comprendre que l’Allemagne hitlérienne et la Russie soviétique, deux pays unis par une même haine du monde anglo-saxon, se firent la guerre entre eux?

Tout à coup, nous fûmes interrompus dans nos pensées par le chant de la vuvuzela qui partait de l’écran géant où l’on retransmettait un match du Mondial de football.

« Alors maintenant, tu peux rester si tu veux, me lança Dimitri, mais je te préviens, aucun commentaire s’il te plaît. On médite! »

Le bourdonnement de la vuvuzela devenait assommant et je ne pus m’empêcher de demander à l’ancien footballeur professionnel de L’Etoile Rouge de Belgrade pourquoi on n’interdisait pas ces engins dans les stades.

« Il en a été question, me répondit-il d’une voix tranquille. Mais la Fédération a déclaré qu’on ne pouvait interdire un instrument de musique traditionnel africain lors d’un championnat en Afrique. Je te laisse imaginer ce qu’il adviendra quand le Mondial se jouera en Colombie, où leur instrument de musique traditionnel est la kalashnikov! »

L’Allemagne l’emporta sur l’Angleterre. Dimitri, bien que supporter de la Mannschaft, n’eut pas l’air de s’en réjouir.

« Tu n’as pas l’air content? C’est pourtant « ton équipe » qui a gagné, lui rappelai-je.

« Je pense à Taki, mon garçon, me dit-il d’une voix qui cachait mal sa tristesse. Il était pour l’Angleterre… »

En lisant Le Matin de Romandie chez Boccard à Rolle, je tombe sur cette information : un avion avait décollé de Genève Cointrin pour Ajaccio quand, pour des raisons techniques, il dut faire demi-tour tout de suite après le décollage. A son bord, relate Le Matin, Maître Barillon, l’avocat genevois des causes célèbres, fit un esclandre à l’atterrissage et… « distribua sa carte de visite aux passagers ». Cette scène est digne d’un film de Godard, pensai-je. Et j’eus soudain l’idée d’aller frapper à la porte du cinéaste pour bavarder avec lui de son dernier film. Je me souvins d’un lointain passage et, qui sait pourquoi, j’avais retenu qu’il habitait rue du Nord, mais non, j’avais confondu, c’était un peu plus haut, sur la butte. Le soleil tapait dur et j’étais en short, lunettes de soleil et casquette blanche. Arrivé devant le petit immeuble, j’étais en train de glisser un mot dans sa boîte aux lettres l’exhortant à aller sur le site de brussell-express quand soudain je vis venir vers moi le cinéaste qui s’en rentrait chez lui. Il revenait probablement de chez Moret, l’autre tea-room de la ville où l’on peut lire et écrire en paix sans que personne s’intéresse à ce que vous faites. Je le saluai, me rappelai à son souvenir et lui dis deux mots sur son film : « Socialisme m’a intéressé aussi sentimentalement parce qu’une des villes qui le traversent est ma ville natale, Haïfa », lui confiai-je. Je sentis qu’il eut comme une expression de méfiance à ce moment. « Tu plaisantes, me dit Augustin Dubois, à qui je racontais la scène au téléphone, en lui disant ça, tu mettais le doigt sur ses contradictions, il a dû croire que t’allais lui mettre un pain dans la gueule, oui! »

Pas le moins du monde. Je félicite Godard de son beau travail de destruction idéologique.

PROCHAINEMENT SUR BRUSSELL-EXPRESS, L’ARTICLE D’AUGUSTIN DUBOIS SUR SOCIALISME GODARD


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express