Pages de journal

Posted on 23 mai 2010

Voilà deux semaines déjà qu’Augustin Dubois me promet la remise de son article « Godard, un réac de génie » et je m’aperçois que brussell-express est resté inactif durant tout ce temps.

Je prie le lecteur de m’accorder une excuse, et elle est de taille : j’étais de passage à Paris, ville où il m’est impossible d’écrire. À Paris, je n’ai qu’une envie : traîner, voir des amis, me perdre dans la tyrannie de la Distraction, qui vous happe à chaque pas. Je me suis soudain rendu compte, en prenant mon café sur le zinc d’un comptoir un matin, que c’est en lisant Queneau, à quinze ans, dans cette Nice organiquement prostitutionnelle, que je haïssais plus encore que je n’avais haï Quimper-la-bigote, que je me suis mis à aimer Paris, ou cette forme de gaieté parisienne qu’on trouve dans ce qu’on appelle le milieu « populaire ». Ce milieu est difficilement définissable car il compte ses mendiants et ses millionnaires.

À huit heures du matin, au bistrot de la rue de Turenne, je fus saisi par cet échange, qui me ravit par sa spontanéité :

Un client : Dis donc, Marlène, t’as oublié mon café ? C’est quand déjà que j’te l’ai commandé, hier matin ?

La patronne : Oh, excuse-moi, Franckie, je pensais à mon assureur qui me tanne pour que je place chez lui les polices de mes douze appartements en plus de celle de l’établissement.

Le client : T’as douze apparts, toi ? J’savais pas que t’étais blindée à ce point !

La patronne : Oh, c’est pas moi, c’est mon mari, il m’a tout laissé, après vingt ans de vie commune, il me devait bien ça.

Le client : Il t’a supportée vingt ans, toi ? Chapeau, monsieur ton mari !

La patronne : Tu parles, c’est moi qui l’ai supporté, oui.

Le client a l’air d’un maquereau jovial et Marlène d’une souillon qui, avec tous ses millions, trime encore à l’âge de la retraite. L’un et l’autre excitent irrésistiblement ma sympathie, sans que je m’explique pourquoi. Un Auvergnat m’a dit un jour : « Les Auvergnats se sont toujours bien entendus avec les Parisiens. »

Je ne me lasserai jamais de la philosophie de zinc de bistrot. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de la dérision, de la débrouille, cet art de vivre – de vivre les uns parmi les autres. Ces hommes, en des temps malheureux, pourraient se faire égorger par des hommes qui me ressemblent, ou ce pourrait être le contraire. Ils n’en étaient pas moins, en ce clair matin de mai, mes semblables, mes compagnons de jeu.

Cette pensée m’est venue en partie en relisant Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, un livre que chaque Français devrait connaître et porter dans son cœur car l’auteur, Français universel, parle à chacun de nous :

« Il faut se défier de la gaieté que montre souvent le Français dans ses plus grands maux ; elle prouve seulement que, croyant sa mauvaise fortune inévitable, il cherche à s’en distraire en n’y pensant point, et non qu’il ne la sent pas. Ouvrez à cet homme une issue qui puisse le conduire hors de cette misère dont il semble si peu souffrir, il se portera aussitôt de ce côté avec tant de violence qu’il vous passera sur le corps sans vous voir, si vous êtes sur son chemin. »

En sortant du bistrot, je suis allé sonner chez une amie voisine, de l’autre côté de la rue, sans prévenir. Comme elle est italienne, elle accepte le merveilleux imprévu.

« Cristina, tu descends ? m’annoncé-je à l’interphone. Tu m’accompagnes à Belleville ?

Va bene. »

Et nous voilà en route : rue du Pont-aux-choux, le Cirque d’hiver, rue Jean-Pierre Timbaud… Je redécouvrais le Paris de mes vingt ans, quand je courais les rues à longueur de journée. J’avais en tête d’aller prendre un service de presse du dernier livre de Pessoa, Le Pèlerin, paru aux éditions de La Différence. Mais dans les bureaux de la rue Ramponeau, mon attention fut retenue par une nouvelle édition d’Erostrate. Qu’à cela ne tienne, mon désir fut exaucé, on m’en offrit un exemplaire. Je remerciai et saluai ces missionnaires de l’édition avant de retourner à l’air libre, où je retrouvai Cristina au marché de Belleville. Je pris les sacs remplis d’olives, de fèves et autres denrées orientales et nous nous assîmes sur un banc pour lire un passage d’Erostrate :

« La civilisation moderne est fondée, originellement, sur trois principes, lit-on au début du chapitre VIII : la Culture grecque, l’Ordre romain et la Morale chrétienne. La culture grecque signifie le rationalisme individualiste, et chaque fois qu’une nation européenne s’est écartée de cet élément fondamental, elle s’est effondrée ou a été vaincue. L’Ordre romain signifie le concept d’État en tant qu’Empire, et chaque fois qu’une nation européenne a perdu le sens de ce concept, elle s’est effondrée ou a chu dans la médiocrité. »

« Et sur le troisième principe, la Morale chrétienne, qu’a-t-il à nous dire, cet épuisant génie? me demanda Cristina, en piochant dans le sachet d’olives.

— J’y viens – c’est au début du deuxième chapitre : “Il y a seulement deux types d’état d’esprit constant dans lesquels la vie vaut d’être vécue : la noble joie d’une religion, ou la noble détresse d’en avoir perdue une. Le reste n’est que végétation, et seule une botanique psychologique peut trouver de l’intérêt à une humanité si diluée (une moisissure si générale).” »

Beguinage à BrugesIl faut savoir s’arrêter avant de basculer dans la vaine intelligence, aussi nous reprîmes notre chemin et descendîmes la rue de Belleville, laissant vagabonder notre attention parmi les mille signes d’une belle journée de mai, bientôt rafraîchie par une pluie fine.

J’écris à la hâte cette page de journal, dans les jardins du Béguinage, à Bruges, en espérant recevoir dans les prochaines heures la prose musclée d’Augustin Dubois sur Godard.


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