En souvenir de Pierre Hadot

Posted on 30 avril 2010

J’étais allé voir le professeur Pierre Hadot à son bureau du Collège de France, lors de la publication de son livre Qu’est-ce que la philosophie antique? J’avais pris le premier train du matin à Montpellier, où je venais de lancer l’aventure mensuelle du Lecteur. J’avais envie de passer au journalisme, alors j’avais fait un journal, c’était la solution la plus rapide. En reporter avisé, j’avais dans ma poche un petit magnétophone, avec lequel j’enregistrai notre entretien. Je fus confus en écoutant la bande à mon retour dans mon appartement-bureau de la rue du Pila-Saint-Gély, en plein cœur du quartier de l’Écusson. Mon enthousiasme pour le livre et pour l’homme – je dis bien «l’homme» et non «le philosophe», il m’en eût voulu de l’accabler de ce titre – était tel que je rebondissais de plus belle à chacune de ses réponses, le criblant de nouvelles questions avant même qu’il eût le temps de finir de s’exprimer. Et l’on ne savait plus très bien dans cet échange qui était interrogé et qui posait les questions. Le plus merveilleux dans cette joyeuse pagaille était que cela ne semblait pas l’indisposer le moins du monde. Je crois même qu’il avait goûté au comique de la situation. Pressentant en lui un esprit libre, je lui dis tout le bien que je pensais de nos vedettes idéologues de la modernité : Foucault, Barthes, Derrida, Bourdieu et compagnie… (je prie le lecteur de bien vouloir me pardonner cette indignation de boy-scout). Il me répondit le visage radieux, sur le ton de l’amitié, d’un air parfaitement désolé : «Oh je sais, c’est affligeant, mais on n’y peut rien. Que voulez-vous, la Sorbonne et l’Ecole Normale sont devenues des usines à sophistes. On les dresse à avoir réponse à tout, on doit en faire des ânes.» Cela me rappela la déclaration de Queneau, quelque vingt années plus tôt, après que je l’eus sermonné du haut de mes dix-sept ans sur la publication d’un livre chez Gallimard : «Ah oui, ce pauvre bougre, s’excusa-t-il. Il a cru bon de se faire préfacer par Leiris et je ne sais plus qui. Excusez-moi encore pour G., je n’y suis vraiment pour rien.»

Inspiré et enhardi par ma malice peut-être, le professeur Hadot me confia qu’un de ses collègues sociologues – R.I.P. –, tenta d’imposer un agrégé de déconstructionnisme – R.I.P. – au Collège de France. Le sage professeur avait aussitôt déclaré que si ce dernier entrait au Collège, il donnerait sur-le-champ sa démission.

Je lui citai le mot de Popper, qui était boudé alors en France : «la réconciliation» – voilà ce dont nous avions besoin, lui dis-je. «Tant que tous trouveront intérêt à être dressés les uns contre les autres, cette idée n’a guère de chances de trouver d’échos». Pendant les deux heures que dura notre entretien, je me sentis sur un nuage. Je lui trouvai d’ailleurs bien des points communs avec Popper : une grande sagesse puisée dans l’amour des Anciens, une modestie nullement feinte, en même temps qu’une légère espièglerie, que je cherchai évidemment à exciter pour le faire sortir de sa réserve. Je n’eus du reste aucun mal à cela, il semblait enchanté de mes provocations. Nous rîmes ainsi de bon cœur du cryptomarxisme de Popper, qui ne réussit jamais vraiment à se libérer de son attachement à l’utopie socialiste, à la différence d’un Kolakowski, plus sévère avec lui-même peut-être. «C’est sans doute pour son fonds de vieille foi marxiste qu’il est puni par nos chers sophistes!» convînmes-nous. Le professeur Hadot me parut être, lui aussi, comme l’exilé viennois, un homme bien seul, et qui assumait cette solitude.

Il y a deux jours, j’ai su, en apprenant sa mort dans un article du Nouvel Observateur, qu’il fut prêtre à un moment de sa vie. Je n’en suis en rien surpris. Il y avait chez lui l’étoffe d’un chrétien des premiers jours du christianisme, nourri de culture grecque et latine, un chrétien resté proche du monde païen, imprégné de sensualité et d’intelligence vive. On trouve dans ses écrits l’expression calme d’une vraie passion, une connaissance et un amour de l’homme auxquels on n’atteint jamais vraiment sans un sens du divin, du sacré. Profondément humain, Pierre Hadot était aux antipodes des défilés de mode intellectuelle qui déversent saison après saison leur névrose dernier cri. Cette «réconciliation» tant attendue, il y avait œuvré dans toute son œuvre, d’une façon très personnelle et neuve, en tissant, loin de toute idéologie, un lien de compréhension et d’amitié entre monde juif, monde païen et monde chrétien, entre religion et philosophie, en invitant les Classiques à faire entendre leur voix extraordinairement moderne, redéfinissant ainsi le sens du mot «philosophie», corrompu par les docteurs de l’université.

Quelques jours après la visite que je lui fis au Collège de France, je reçus une lettre de lui me priant, «pour des raisons évidentes, de ne pas citer les noms de nos chers sophistes». Cher professeur, j’ai fait de mon mieux.

Pierre Hadot, un sage moderne
(Le Lecteur,
printemps 1997)

Ce livre est placé sous le signe du spirituel, une grande audace pour un philosophe contemporain qui enfreint allègrement les tabous érigés par la modernité et accompagne le lecteur avec intelligence et bonté sur le chemin de la réflexion. Car on sent bien que le professeur Hadot n’est pas un de ces « professeurs de philosophie » qui de la sommité de leur chaire dispensent doctement leurs doctrines et assoient leur carrière. Non, cette voix aimable et humble, soucieuse d’être entendue de son lecteur, ne l’intimide pas un seul instant pour autant par sa vaste érudition ; car le lecteur est ici convié à une conversation courtoise qu’il est libre d’abandonner et de reprendre à tout moment. Et quel est le sujet de cette conversation ? La nature de la philosophie elle-même, c’est-à-dire, dit simplement, la sagesse (philosophia : amour de la sagesse), à laquelle nous renvoie une suite d’exergues dès les premières pages du livre : vivre « d’une manière conforme à ce que l’on enseigne » selon Kant, « vivre simplement et tranquillement » selon Pascal, « ne jamais souffrir d’être appelé philosophe » selon Épictète. La courageuse innovation de ce livre mérite d’être louée : en ces temps d’accumulation de gloses, de courants et de modes, et dans la confusion ambiante qui en résulte chez les exégètes, Pierre Hadot s’écarte franchement des « nécessités de l’enseignement universitaire » pour revenir à l’idée antique de la philosophie comme choix et mode de vie, comme exercice spirituel (le spirituel étant lié à l’intellectuel tout au long de ce livre), fruit d’une décision volontaire. En renouant avec l’esprit de la philosophie antique, l’auteur nous permet de redécouvrir, tout au long de cette promenade à travers les siècles qui nous mène de « la philosophie avant la philosophie » des premiers penseurs grecs (VIe siècle av. J.-C.) à Kant, combien cette philosophie est moderne, dans le vrai sens de ce terme, c’est-à-dire pertinente, chaleureuse, proche, répondant à nos préoccupations essentielles, immédiates et fondamentales : nous comprenons la langue familière qu’elle nous parle, qui nous révèle et nous restitue à nous-mêmes. Nous voyageons, heureux, en compagnie d’un guide toujours bienveillant et, libérés peu à peu de nos peurs et de nos préjugés, nous sommes à même de mieux comprendre et de goûter à l’essence philosophique du christianisme et du judaïsme, parallèle remis en valeur d’une façon lumineuse ici et qui traverse le livre de la première page à la dernière : « Ne faudrait-il pas réviser l’usage habituel du mot “philosophe”, que l’on applique d’habitude qu’au théoricien, pour l’accorder aussi à celui qui pratique la philosophie, de même que le chrétien peut pratiquer le christianisme sans être théoréticien et théologien ? » Voilà un manuel de savoir-vivre qui nous ouvre un bel horizon. La pensée de Marc Aurèle qui clôt le livre, elle, nous donne du courage : « N’espère pas la République de Platon, mais sois content si une petite chose progresse, et réfléchis au fait que ce qui résulte de cette petite chose n’est précisément pas une petite chose ! »

Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique?


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express