Hommage à Anthony Burgess (et à l’art du journalisme)

Posted on 20 avril 2010

l y a des auteurs qui vous sont aussi proches que si vous les aviez connus. C’est l’impression que me donne Anthony Burgess, dont je viens de relire Hommage à Qwert Yuiop (traduit par Pascale Leibler, Grasset, 1988). « Je ne fais pas ce travail à contrecœur ; en fait, j’aime ça. C’est une façon de rester en contact avec un public qui ne lit pas forcément des romans », écrit Burgess dans la préface à ses chroniques journalistiques rassemblées ici.

Et sur un peu moins de trois cents pages, on est embarqué dans un passionnant et souvent désopilant voyage à travers les livres et le monde ; chaque livre qu’il recense, chaque personne, chaque situation qu’il rencontre lui donnent l’occasion d’exprimer ses opinions toujours très personnelles sur des sujets de société.

« Le métier d’écrivain est désespérément solitaire, déclare Burgess, et un auteur a trop souvent l’impression de jeter son œuvre dans un abîme de silence. La critique cinglante ou la lettre d’un maniaque ne peuvent remplacer la rencontre avec des lecteurs parmi les jeunes. L’écrivain a probablement beaucoup plus besoin d’eux qu’ils n’ont besoin de lui. »

Burgess, il l’avoue lui-même, est souvent un prêcheur malgré lui et rappelle en cela Stendhal, dégoûté de la politique mais jonchant ses propos de réflexions qui, inévitablement, peuvent être entendues sur le terrain politique. L’un et l’autre partent toujours d’une morale farouchement individualiste. Si je vois un homme se faire tabasser dans la rue, à moins de pouvoir le défendre de mes poings ou avec une arme, mon réflexe est d’appeler la police, avec la ferme conviction qu’il appartient à ce corps de la société de défendre la victime et de livrer les agresseurs à la justice. Je suis donc pour l’ordre bourgeois. Cet exemple que je viens de donner illustre assez la « méthode Burgess », avec laquelle il se permet toutes les digressions, sans jamais se référer ouvertement à la politique, qu’il méprise viscéralement, à l’instar du consul Beyle. Cette réflexion sur l’ordre social, écrite en Italie, où il résidait dans « les années de plomb » (et où son fils Paolo Andrea échappa de peu à une tentative de kidnapping) mérite d’être citée :

« La levée des tabous sexuels a ouvert la voie à la libre expression d’autres pulsions primitives du même genre. La liberté sexuelle est une bonne chose ; semblablement l’agressivité, l’intolérance et même le meurtre sont aussi de bonnes choses. Bien entendu, certaines inhibitions demeurent qui nous incitent à justifier nos pulsions ataviques en termes de mythes ou d’idéologies – l’anarchie bakounienne, le néomaoïsme, la libération palestinienne, tout ce qu’on voudra : cela revient essentiellement à faire bénir par le surmoi les actes du moi. Tout ce que nous voulons, c’est faire ce qui nous chante, et au diable les pressions, l’oppression, la répression. »

Chez Burgess comme chez Stendhal, la structure mentale catholique est à l’œuvre dans ce qu’elle a de meilleur : l’exercice et la faculté de discerner.


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