Le galopin se rebiffe (Le contrat du siècle pour Florence Aubenas) | Brussell-express

Le galopin se rebiffe (Le contrat du siècle pour Florence Aubenas)

Posted on 22 avril 2010

« Tu vas parler de quoi sur ton site ? Ça sera un peu comme

Le Lecteur ? » m’ont demandé mes amis parisiens.

« J’aimerais dire aux Parisiens que ce sont les plus drôles et les plus généreux de tous les Français, si je ne craignais de les offenser », écrivait Stendhal.

Un peu de générosité, donc, et un peu de drôlerie. Le plus dur, c’est de ne pas être méchant. De ne pas faire du mal à son prochain, même si l’on pense que c’est un vilain. Appelons-en d’ores et déjà à la clémence du Très Miséricordieux si d’aventure on chiffonnait quelque âme sensible.

Richard Kennedy qui fut, gamin, le commis de Leonard et Virginia Woolf, se vengea de ses années d’esclavage chez le couple infernal en écrivant à un âge avancé ses mémoires, que je lus avec un plaisir rare dans une édition Penguin depuis des lustres hors commerce, avant de les publier à mon tour en français sous le titre J’avais peur de Virginia Woolf.

« LA VENGEANCE DU GALOPIN »

titra dans La Repubblica, en pages centrales, l’article de Barbara Briganti sur les aventures du grouillot de Bloomsbury. Grazie, Barbara. Ce genre de surprises vous réconcilie avec l’Italie des Berlusconi et des Rutelli – j’entends déjà : « Pourquoi Rutelli ? » –, et voilà, c’est parti, la provocation a commencé.

« Avec toi, ce serait plutôt : ‟Le galopin se rebiffe‟ me dit un ami très sincèrement à gauche à qui je déteste faire de la peine.

— Aubenasse, ça te dit quelque chose ? lui demandai-je.

— Pourquoi ? Ne me dis pas que… elle aussi, tu… » s’exclama-t-il chagriné.

Par curiosité, j’avais lu des passages du livre de dame Florence Aubenas au kiosque Relay de la gare de Lille Flandres, pendant mes diverses attentes de correspondances pour Paris Nord ou Courtrai. Une chose me parut criante : Mme Aubenas est totalement étrangère au monde du travail et elle ignore tout de la vie du peuple, de sa crapulerie comme de sa noblesse d’âme. Faut-il en être éloigné pour se scandaliser de n’être pas remarquée par des employés de bureau en présence desquels, déguisée en femme de ménage, elle passe l’aspirateur (aucune pitié chez Florence pour ces deux amants tout affairés à se bécoter pendant leurs heures sup’). Elle se sent négligée, elle n’est plus soudain qu’« un prolongement de l’aspirateur ! » Cette métaphore de puissante succion vrombissante sur fond de libido de bureau nous fait froid dans le dos.

Avec son sourire Hollywood brillant de tous ses éclats sous les lumières des plateaux TV en prime time, son air radieux, ses yeux écarquillés de bonheur, ses propos exaltés, on vit l’héroïne du jour tout à l’ivresse du succès « dont elle est victime », rappelant telle autre missionnaire de l’humanitarisme, dame Fémina qui obtint le prix Médicis sans complexes il y a une douzaine d’années en misant sur « L’Horreur économique ». Tout cela ressemble à s’y méprendre à

UN CHAPELET DE BONDIEUSERIES SANS LE BON DIEU

« Il faut faire bouger le réel ! » Tel fut le mot lâché par la journaliste lors d’une conférence-signature à Lille il y a quelques jours. On se pâma devant la profondeur d’une telle sottise, digne de l’inénarrable Séguéla, qui vaut bien après tout le « Qu’ils mangent de la brioche ! » de la pauvre Marie-Antoinette. Que le réel bouge à chaque instant, au premier regard que l’on croise, aux bribes de conversations que l’on saisit chez de parfaits inconnus, qu’il bouge en nous par la respiration, par les idées, les souvenirs, le comique et le tragique des situations imprévues, la volonté de vivre et de survivre, cela semble échapper à la journaliste en mal de formules pour sa campagne publicitaire. On est loin ici de l’honnêteté du Quai de Wigan. On est à l’exact opposé. Orwell, à son corps défendant, a démontré tout au long de son œuvre la désespérante impossibilité du socialisme à s’incarner dans ce monde, mais sous sa plume cette idée reste intéressante et vaut qu’on s’y attarde ; elle n’est pas morte tant qu’on en discute de façon désintéressée, non démagogique, elle est l’outil nécessaire d’un débat toujours ouvert. C’est pourquoi on relit encore aujourd’hui avec émotion, plus d’un siècle après qu’ils furent rédigés, les écrits sur le socialisme messianique de John Ruskin. Chez Orwell, chez Ruskin, on sent la souffrance que l’intelligence leur inflige, comme prix de leur utopie, et on trouve chez l’un et chez l’autre cet objet magnifique : la langue, qui a sa vérité propre. Rien de tel dans l’exercice de voyeurisme de notre reporter. Un peu de sympathie pour le monde qu’elle tente de décrire aurait pu pallier au cruel manque d’intelligence de ce reportage, si l’on ne s’apercevait bien vite que la défaillance première de ce livre tient à l’absence de sympathie pour son sujet, que l’auteur s’applique à vampiriser. Le lecteur en appelle au mot d’Orwell : decency — un peu de décence ne devrait pas gêner les lois du commerce.

« Je me suis souvent demandé pourquoi les livres qui traitent de la discrimination raciale avaient un tel succès auprès du public, déclara lors d’un entretien l’écrivain anglais V. S. Naipaul. Je crois que c’est parce qu’ils donnent un plaisir sadique à leurs lecteurs, qu’ils les confortent dans un sentiment de supériorité. Les journaux qui publient à l’infini des histoires d’oppression et d’humiliation écrites par les opprimés et par les humiliés n’ont aucune envie de perdre leurs lecteurs en essayant de leur remonter le moral : ils les respectent trop pour ça. » Remplacez l’adjectif « raciale » par « sociale » et cette réflexion de Naipaul s’applique mot pour mot au livre qui a fait pleurer dans les chaumières à l’heure du téléjournal, à cette réserve près qu’il n’a pas été écrit par une « opprimée » ou une « humiliée » mais par une touriste impatiente de goûter aux fruits interdits de « l’oppression » et de « l’humiliation ». C’était oublier le désir des dieux, qui ont voulu qu’il ne soit pas permis de goûter à ces fruits exquis par procuration : il faut qu’ils vous détruisent avant que vous ne puissiez revenir à la vie.

« UN CDD PRÉCAIRE À 50 000 € PAR MOIS

voilà le contrat qui a été rempli. Félicitons Mme Aubenas et son éditeur, qui ont renouvelé le genre du best-seller dans la niche très bourdieusienne de la « Misère du monde ». Ils mériteraient d’être décorés tous deux par le ministre du Commerce et de l’Industrie. Rendons-leur justice et reconnaissons enfin qu’ils sont l’un et l’autre très méritants et très talentueux.

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À nos lecteurs : nous offrons de publier sur brussell-express.be les bonnes feuilles en exclusivité du premier (ou de la première) infiltré(e) dans une rédaction ou une maison d’édition. À condition qu’il n’y ait rien de méchant, bien sûr. On vous fait confiance pour votre sens de l’humour.


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