Kira Shapguir à Paris (Une histoire russe)

Posted on 31 janvier 2018 | Commentaires fermés sur Kira Shapguir à Paris (Une histoire russe)

J’avais rendez-vous avec une écrivaine russe à Paris, Kira Sapguir. C’est dans la revue Lettres russes que je découvris sa prose pleine de fantaisie et d’intelligence. « Connaissez-vous mon traducteur français ? » me demanda Kira, élégante et radieuse, buvant avec une distinction naturelle sa tasse de thé chez Mariage, en bas de chez elle. « Thierry Marignac ? » Je connus Thierry quand nous débutâmes tous deux à l’enseigne du Rocher à la fin des années 1980. Thierry traduisait alors de l’anglais (et écrivait) des romans dans le genre policier. Puis nous nous perdîmes de vue. Un quart de siècle passa, jusqu’à cette rencontre avec Kira, qui le fit réapparaître. Elle me donna son numéro à Bruxelles, où on peut l’appeler quand il n’est pas à Moscou, sa deuxième (non, sa première patrie, la deuxième étant New York). Comme moi, comme Edichka Limonov, que nous fréquentâmes tous deux à Paris, Thierry s’est éloigné de Paris peu après la tombée du Mur.

« Salut Thierry, c’est Sam, Kira m’a donné ton numéro… »

— Ah, salut Sam… T’es où ?

— Ben, à Paris, figure-toi…

— T’es encore là demain ? Super, on se voit à La Bourgogne, place des Vosges ? Ça me rappellera les bringues du temps de L’Idiot… »

Thierry a accompli l’exploit d’appartenir à la bohème moscovite de l’après-perestroïka. C’est un traducteur hors pair en qui je trouve une harmonie dans ce qu’il traduit et ce qu’il écrit.

CONTES POUR ADULTES

Par Kira Sapguir

Le 10 novembre au soir, sous l’enseigne farfelue du « Hoola-Oups » s’assemblait une compagnie de…Martiens ! Extérieurement rien ne les distinguait des gens ordinaires, sinon l’usage bienheureux du « parigot », l’argot parisien. Du reste, rien d’étonnant à cela, aux alentours du métro Charonne. Mais l’atmosphère était chargée d’une sensation inhabituelle, — comment aurait-il pu en être autrement le soir où se rassemblaient ici, sous une collection de photos de criminels du siècle dernier, des auteurs de polar et de SF ?

L’initiateur de cette soirée et, je ne craindrai pas de le dire, celui qui les avait mis en orbite n’était autre qu’Hector Paoli, le jeune éditeur indépendant des éditions Moisson Rouge. Cette maison d’édition au nom rappelant celui de kolkhozes soviétiques est spécialisée dans le roman policier.

Aujourd’hui, on comptait trois auteurs à la table qui leur était réservée. La première, Catherine Dufour, venait d’écrie une anti-utopie sociale « Simplement Colossal » (éditions Actus-SF) – sur ce qui se serait passé si Elvis avait été communiste. Dans ce livre, Elvis écope de la balle qui aurait dû percer Martin Luther King. Cette collision est loin de tomber sous le sens mais en notre époque post-moderne, tout est permis.

Deuxième écrivain de SF : Kriss Vilà auteur de « Sang Futur, roman punk (DTV, 1977, Moisson Rouge, 2008). Selon les critiques ce livre est plein d’un « nihilisme sans issue » et d’un sarcasme incendiaire, il compte aujourd’hui parmi les classiques du genre.

Thierry Marignac, le troisième larron, présentait son tout récent recueil de nouvelles Le pays où la mort est moins chère (Moisson Rouge, 2009).

Son nouveau livre propose onze nouvelles policières. Elles se présentent comme un « laboratoire de styles », un éventail des archétypes du genre. Il ne semble pas qu’il y en ait une telle quantité, du reste. « poursuites », « Règlements de compte », « Kamikazes ». Le lieu du crime c‘est la rue, les arrières cours et le recoins sombres du Canada à Belgrade, de Paris à New York jusqu’aux bas-fonds russes, que Marignac n’a pas appris dans les manuels. Parlant couramment le russe, cet auteur a plongé dans les profondeurs en Russie et en Ukraine, « sans cosmétiques et sans camouflage ».

Kira Sapguir : Thierry est-il exact que vous balancez aux lecteurs un hameçon sous forme de « genre digeste », pour les forcer à lire vos livres ?

Thierry Marignac : C’était certainement l’idée de départ, quoique mon succès en la matière soit resté très modeste. Mais vous avez deviné. Le polar n’est une lecture facile qu’à première vue. Ces livres parlent d’aujourd‘hui. Ils reflètent notre temps comme un miroir — où valsent les idées, les valeurs morales, les rapports avec l’activité. Je suis persuadé qu’un bon polar en dit plus sur l’état psychique de la société que dix traités de sociologie. Parce que le crime lui-même est un reflet de la situation générale.

KS : Quel est le secret du succès de la SF et du polar ?

TM : Ce sont des contes de fées pour adultes.

KS : Que pensez-vous du calendrier Maya qui prévoit la fin du monde ?

TM : Je ne connais pas de Maya. Je n’ai jamais dormi chez elle, et n’ai donc pu voir son calendrier (Kira, tu es insortable !…).

La fin du monde a commencé en 1939 et s’accélère avec constance depuis lors.

article paru dans РУССКАЯ МЫСЛБ ( La Pensée russe), novembre 2009, traduit du russe par Thierry Marignac.

 

 

 

 

 

 

Noël à Assise

Posted on 31 décembre 2017 | Commentaires fermés sur Noël à Assise

Les jours qui vont de Noël à l’Épiphanie ont chaque matin le visage de la Création. Assise est transfigurée par la présence de san Francesco.
La croix des Franciscains : la lettre tav de l’alphabet hébraïque.
« Le Seigneur dit : Passe au milieu de la cité, parmi les rues de Jérusalem e marque un Tau (tav) sur le front de ceux qui soupirent et qui pleurent… » (Ezechiel, 9,4.)
L’Eremo delle carceri, l’Ermitage où le saint allait prier, sur les hauteurs d’Assise.
La prière est partout en ce point de la Terre : la neige qui tombe et fond sous nos pas, l’air froid que l’on respire, le ciel rempli d’étoiles, le chant du coq au petit matin.
Le saint dans son espièglerie surgit dans la nature.

Son cantique élève sa voix aux accents ombriens jusqu’à nous :

Altissimu, onnipotente, bon Signore,
tue so’ le laude, la gloria e l’honore et onne benedictione.
Laudate e benedicete mi’ Signore et rengratiate
e serviateli cum grande humilitate.

Dovlatov au Bardotto

Posted on 12 novembre 2017 | Commentaires fermés sur Dovlatov au Bardotto

Le Bardotto est un bistro-librairie qui se trouve dans la via Mazzini, dans le centre de Turin. Mazzini, qui donna tant de fil à retordre au vieux Metternich. Turin qui m’apparut, dans cet endroit délicatement cultivé, sous un visage moins sévère que celui des Cavour et des Savoie. Sur une étagère, la promesse d’une infinie conversation m’attendait : les carnets de Dovlatov. Quel bonheur que de s’asseoir au milieu des livres et des albums d’images, bercé par le bruit de fond du commerce du café : le sifflement du percolateur, le grondement du moulin à café, le cliquetis des couverts, les voix des mamans et les cris exaspérants des enfants – autant d’histoires à raconter pour qui a envie de bavarder avec son semblable. Parce que les voix, les cris, les cliquetis, les sifflements, les grondements, sont autant de voix humaines. Magie des fragments : un lettré fribourgeois me dit un jour, comme je lui lisais au hasard un passage d’un récit de Robert Walser, « c’est drôle, chaque récit est un roman d’une ou deux pages, et à l’intérieur de ces brèves pages, chaque phrase est un roman en quelques mots ». En lisant les phrases de Dovlatov recueillies dans ces carnets, on se souvient les avoir lues, au détour de ses récits, dans la bouche de ses personnages – alias le narrateur – ou dans celle du narrateur, autre personnage, et l’on ne sait plus si ces phrases sont tirées des livres ou si les livres sont nourris par ces notes. La vérité est que ces phrases ont leur vie propre : elles furent entendues, recueillies dans un carnet, mises dans la bouche d’un personnage qu’elles ont créé ; la fiction et le réél ne font qu’un, comme l’anecdotique et le roman. J’écris ces notes avec le souvenir de la flèche de la mole d’Antonelli qui s’élance dans le ciel de la capitale piémontaise et le goût du café italien dans la bouche. Le Bardotto, via Mazzini, Turin, Piémont, Italie : quel univers contenu dans quelques noms ! Mais écoutons Dovlatov et ses personnages, écoutons notre cœur :

Le père de mon cousin disait de son fils : « Pour Boria, je suis relativement tranquille que lorsqu’il est en prison ».

Le fils de nos voisins était allé en vacances en Ukraine. À son retour, on lui demande : « Tu as appris l’ukrainien ? — Oui. — Dis-nous quelque chose en ukrainien. — Eh bien, par exemple, merci… »

Hier soir, j’ai tellement bu que ce matin j’ai l’impression d’avoir avalé une chapka en peau de lapin.

L’humourisme est l’inversion de la vie. Pour le dire autrement, l’humourisme est l’inversion du sens commun. Un sourire de la raison.

Le conflit majeur de notre époque est le conflit entre la personalité et l’absence de personalité.

Le génie est une version immortelle de l’homme commun.

Les personnages sont infiniment supérieurs à leur auteur. Ne serait-ce que par le fait que ce n’est pas lui qui en dispose. Ce sont eux qui commandent.

Comment c’était le paradis, avant le Christ ?

« Galia, je ne comprends pas, à chaque fois que je t’appelle, tu te mets en colère ! Tu ne fais que répéter la même chose : « Il est deux heures et demie du matin… »

La famille : c’est quand, d’après le son de l’eau qui coule, tu sais qui est sous la douche.

Chaque signature sur un bout de papier rêve d’être un autographe.

Le talent est comme la luxure. Le cacher est difficile, le simuler encore plus.

Coquilles typographiques : Jeans tonic. Café olé.

Tout le monde crie en faveur de la glasnost. Mais pourquoi alors on ne lit pas d’articles contre la glasnost ?

Je me moque de ce que l’on peut écrire sur moi. Je suis mal si l’on n’écrit pas sur moi.

Les phrases de Dovlatov prennent le large dans le monde. Libres et vivantes, elles se glissent sous nos draps.

Chapelle San Raffaele Gare de Trieste

Posted on 31 octobre 2017 | Commentaires fermés sur Chapelle San Raffaele Gare de Trieste

« Qui sait comment il a réussi à se mettre à dos autant de gens, ce pauvre Jeoshua ben Iosef ? » Ces paroles que me souffla à l’oreille mon ami Carlo tandis que nous traînions dans les ruelles de Piazza Cavana, la veille au soir, me reviennent au moment où je pousse ma valise dans la gare de Trieste, douze heures plus tard. J’entre dans la chapelle San Raffaele et regarde, une à une, les stations de la Via Crucis frappées dans le métal. « Il les a trop sermonnés, il a fini par les épouvanter », pensai-je en moi-même, « le reflet qu’ils leur donnait d’eux-mêmes était trop criant. » « Dehors les marchands du temple » – qui pouvait s’accommoder d’une telle vérité ?
— Mais n’est-ce pas la même chose aujourd’hui ? ai-je répondu à Carlo.
— Sì », l’ai-je entendu dire à voix basse.
Saba, le poète de Trieste, qui avait peint le ciel immense de sa ville, dans sa pleine dimension continentale, s’était ainsi, par le filtre de la lucidité et de l’ironie, écarté de la sympathie de ses contemporains. Et pourtant, le Triestin comme le Nazaréen ont conquis les mortels en quête d’âme.
Je pose ma valise et m’assois sur un banc dans la petite chapelle ; j’ouvre la gazette du territoire catholique, Vita nuova, et lis l’éditorial, Comunismo senza carri armati, Le communisme sans les tanks. Déjà, rappelle le journaliste, Stefano Fontana, « Dostoievski avait compris que le problème du socialisme n’était pas la justice mais Dieu. Pour le régime soviétique, les églises auraient dû disparaître en 1936 et la parole « Dieu » devait être éliminée du vocabulaire de la langue russe. En Occident, poursuit-il, les tanks ne sont jamais arrivés jusqu’à nous pour nous libérer et pourtant le communisme a semé sa graine jusqu’ici. » Dostoievski : « Eh bien? Qu’y-a-t-il donc dans le socialisme? Il a détruit les vieilles forces, sans en apporter de nouvelles. » Le socialisme, conclut Stefano Fontana, nous a enseigné que derrière chaque principe, derrière chaque valeur, il y a toujours des intérêts matériels. Voilà ce que le communisme a apporté en Occident. La lutte contre Dieu et la lutte contre la famille. Ne sont-ce pas là les deux terrains sur lesquels œuvre le grand effort déconstructif en Occident? »
Et j’entends la voix du Nazaréen : « Dehors les marchands du temple ». Et, en écho, la voix de mon ami Carlo me revient : « Qui sait comment il a réussi à se mettre à dos autant de gens, ce pauvre Jeoshua ben Iosef ? »

Belgique, des images et des mots

Posted on 19 septembre 2017 | Commentaires fermés sur Belgique, des images et des mots

Tout fait histoire, la narration est partout – à commencer par l’heure du décollage à Genève Cointrin, six heures et quinze minutes, lever à quatre heures et demie ; à cinq heures, dans la cour de la vieille maison, souffle un vent chaud automnal.

Le ciel de Belgique existe-t-il donc ? Je crois le reconnaître quand sous l’aile de l’avion perce à travers les nuages le damier vert, ardoise et rouge brique, couleur des maisons et des terres sous cette latitude septentrional.

À l’aéroport d’arrivée, on se laisse glisser depuis la rampe du tarmac comme sur un toboggan jusqu’au quai où un train fait halte et vous embarque vers l’est du pays. La langue de la Flandre orientale vous enveloppe dans un chaud placenta. L’attente de la correspondance à Louvain te tire des entrailles de la gare et, de l’autre côté de la rue, une inscription transporte le touriste hébété : « In de Ouden Tijd » – « Aux temps Anciens ». Une autre inscription complète cette évocation avec une poésie très concrète : la pintje de Stella est à un euro septante et on remplit le verre avec un tiers de litre au lieu d’un quart. Au milieu de la salle, un billard est bâché. Sur le mur, une photo des Allemands du temps de l’Occupation, qui s’agitent sous l’enseigne du café. Le temps est immuable, les murs suintent de sa présence.

De Louvain à Liège, le temps a chaussé des bottes de sept lieues. L’esplanade de la gare des Guillemins ressemble à un cratère. Depuis la fenêtre de l’hôtel de l’Univers, l’astronef de Calatrava déploie ses voiles d’acier, de béton et de verre : la gare semble posée sur orbite, prête à être propulsée dans l’espace.

« Hôtel de l’Univers » : un nom, une enseigne, une façade qui font un lieu. « Hotel de l’Univers, rue des Guillemins, 116, 4000 Liège » : titre d’un film à venir. Les photos accrochées sur le mur dans le hall montrent les différentes époques, au XIXème siècle, où l’on voit des voitures à bras et des chevaux tirant des charettes, aux premières heures du XXème, avec des omnibus sillonant la rue des Guillemins, pendant la Première Guerre, entre les deux guerres, après la Seconde Guerre : toujours, une foule d’hommes et de femmes se pressent à leurs occupations, en tous sens – l’homme, l’humain est le premier paysage, le premier visage de la ville. La gare futuriste s’est déplacée de deux cents mètres après la destruction de l’ancienne gare. Deux cents mètres longs comme deux cents ans.

Le soir, rue des Anglais, dans la montée de la ville : un photographe expose dans une maison privée ses images, un voyage dans le Caucase.

Le lendemain, retour à Bruxelles. Pourquoi retour ? Parce que cette ville a le goût du retour, on retourne toujours vers le passé et Bruxelles est un tableau du passé, elle échafaude le passé. La galerie de la Reine, purgatoire de la ville, avec la librairie Tropismes, le Mokafé, la taverne du Passage, le cinéma Galeries. La libraire me reconnaît, les serveurs me font un signe et je retrouve le cinéaste à la besace. C’est le passé, tellement vivant, que l’on projette sur un écran, dans un hangar au fond d’une cour à Ixelles, rue Simonis, le soir. « Couple », un documentaire sur l’amour entre un homme et une femme, une fiction, une réalité – hier, il y a vingt ans, il y a une vie – l’éternel présent.

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